0.3 C
Paris
dimanche 15 février 2026
spot_img

Tribune. Filiation du retournement

La trajectoire de certains « intellectuels » algériens installés en France raconte une histoire à la fois banale et tragique : celle d’un exil qui se mue en retournement. Ayant quitté l’Algérie souvent dans l’urgence, chassés par la peur, la censure ou la misère, ils auraient pu trouver dans leur pays d’accueil un espace pour dire la vérité, défendre la liberté qu’ils n’ont jamais connue dans leur pays d’origine et honorer la République qui leur a ouvert ses portes. Mais au lieu de cela, beaucoup se sont complus dans une posture victimaire et une rhétorique de ressentiment, retournant leurs plumes non pas contre les oppresseurs réels qui les ont chassés de leur patrie mais contre les valeurs universelles qui les ont sauvés.

Loin de se confronter à la brutalité d’un régime militaro-islamiste qui bâillonne les écrivains et embastille les Sansal, ces simili-intellectuels s’emploient à blanchir ce même régime. Leur indignation sélective est leur boussole : pas un mot de soutien pour ceux qui, au péril de leur vie, osent dénoncer la dictature algérienne, mais des torrents de critiques pour ceux qui, en France, défendent la République, la laïcité et l’égalité. C’est un paradoxe qui confine à l’obscénité.

L’écriture, pour eux, n’est pas un acte de vérité : elle devient l’art de la justification, le camouflage d’une lâcheté initiale. Ayant fui, ils font de leur fuite une théorie. Ils déguisent leur peur en critique du prétendu « universalisme abstrait », leur silence sur l’Algérie en dénonciation du « racisme structurel » en France. C’est là le cœur du reniement : transformer une absence de courage en posture de résistance, un abandon en héroïsme de pacotille.

Ces intellectuels recyclent à l’infini les mots d’ordre d’une critique sociale dévoyée. Ils brandissent les oripeaux du postcolonialisme pour justifier leur refus de condamner un pouvoir qui, en Algérie, n’a plus rien de colonial mais tout d’une tyrannie nationaliste et religieuse. Ils parlent de « capital symbolique », mais ce capital, ils ne le doivent qu’à la complaisance des institutions culturelles françaises qui adorent ces voix discordantes tant qu’elles critiquent l’Occident et taisent l’Orient. Ils accusent la République de demander une « désidentification » alors qu’ils se sont eux-mêmes arrachés à leur pays natal, incapables de lui opposer autre chose que le silence ou la flatterie.

La vérité, c’est que leur visibilité médiatique ne repose pas sur un combat ou sur un talent, mais sur une stratégie de compromission. Dans les tribunes, dans les colloques, dans les maisons d’édition, ils jouent le rôle attendu : celui du transfuge en colère, jamais contre le régime algérien mais toujours contre l’Occident qui les a accueillis. Cette posture est la rente de leur carrière : faire croire qu’ils incarnent une mémoire résistante alors qu’ils ne portent qu’une mémoire défaite.

Face à eux, quelques voix rares — Boualem Sansal en tête — tiennent encore la dignité de l’Algérie debout. Sansal est aujourd’hui emprisonné par un régime qu’il n’a jamais cessé de dénoncer, y compris quand il savait qu’il y risquait sa liberté et sa vie. Et que font ces exilés devenus notables ? Ils se taisent, ou pire : ils crachent leur venin sur lui sur le seul grand intellectuel qui n’a jamais voulu capituler. Ils méprisent le seul qui, en osant affronter le pouvoir réel, sauve l’honneur d’un pays qu’eux ont fui.

Voilà la filiation du retournement : une fuite travestie en courage, une lâcheté érigée en discours critique, un abandon transformé en capital médiatique. Ils n’écrivent pas pour libérer, mais pour justifier leur abdication. Ils ne parlent pas pour éclairer, mais pour masquer leur propre trahison.

Et pendant qu’ils pérorent dans les salons parisiens, un écrivain croupit dans une prison algérienne. La honte ne retombe pas seulement sur eux : elle pèse sur tout un milieu intellectuel qui préfère acclamer les faux résistants plutôt que de défendre les vrais.

K.B.

Derniers articles
- Advertisment -spot_img

Éditos

Opinions

error: Content is protected !!