L’ivresse de la désinformation et le dur réveil des Algériens. Par Myassa Messaoudi*

Etre conscient des ravages de la propagande, ne signifie pas que nos imaginaires collectifs  y échappent. Que notre subconscient ne cède  aux torrents de chauvinisme et de nationalisme  qu’elle remue férocement.  A force de martellement et d’une visibilité exclusive, le mal s’immisce pernicieusement.  En réalité, une presse sous contrôle n’en reste pas moins  opérante et tragiquement  efficiente sur l’opinion. Il suffit d’observer la réaction des Algériens suite au refus de l’adhésion aux BRICS de leur pays pour en prendre acte. 

La déception immense trahit que la majorité du peuple y a cru, quand même. Qu’à l’instar de la fameuse fable,  la grenouille s’est prise effectivement pour un éléphant.  Malgré que tous  constatent de visu et au quotidien tous les signaux de la défaillance de leur économie, ils ont tout de même gobé les discours insensés d’une presse interdite d’analyses objectives et sommée aux louanges. Et qu’elle invite aujourd’hui, sans sourciller aucunement, à de la…retenue dans l’expression de son sentiment de  déception et de ses interrogations. 

Certains ont du chagrin et l’expriment avec amertume ou parfois avec humour. D’autres se plaignent d’injustice. Et d’autres encore,  se montrent condescendants envers les pays candidats retenus pour se joindre au groupe. A la limite de la décence et du racisme.

Pourtant, il était clair et prévisible qu’on ne remplissait tout simplement pas les critères d’adhésion. Que l’influence du pays ne correspond pas à son poids. Que la politique de fuite en avant pour se donner une consistance à l’international au détriment de l’Intérieur mène aux désillusions. 

Et que sortir son chéquier sans une stratégie claire, des contreparties dûment négociées et des structures pour les appuyer, porte un nom, l’approximation pour ne pas dire l’amateurisme. 

Il faut bien qu’un jour on cesse d’importer ces montagnes de camelotes, et  qui  laissent des déchets dévastateurs pour l’environnement. Qu’on fabrique par nous mêmes ce dont on a besoin.  Qu’on réfléchisse sérieusement à l’après pétrole. Servir uniquement de pompe à essence pour les pays industrialisés nous ruinera définitivement.  

Le seul projet qui vaille est celui de libérer la société des archaïsmes pour qu’elle puisse enfin réfléchir et se réfléchir avec raison et réalisme. 

Libérer la parole pour que la critique pointe sans concession les éléments défaillants. Laisser l’investigation mettre à nue les  dysfonctionnements des sociétés et institutions publiques dévastées par le clientélisme, la médiocrité et le népotisme. Idem pour l’école, la justice et la santé. Des secteurs devenus  dysfonctionnels ou sous mauvaise  influence. 

Mener une guerre de front à l’intégrisme et à la corruption qui empêchent le pays de progresser. Nous avons, il faut l’admettre,  un  intégrisme qui ne dérange que lorsqu’il dispute le pouvoir suprême. Sinon, il est laissé infuser tranquillement dans toute la société et les administrations.  A toutes les médiocrités, on oppose Allah comme un vulgaire passe-partout.  La fatwa en loi  informelle gangrène les esprits, et transforme chaque citoyen en croyant-tyran.

La culture écartée comme une dangereuse  apostasie. Marginalisée et livrée aux censeurs de tous poils. Pourtant c’est l’arme absolue contre la nécrose de la pensée et les fondamentalismes.  C’est l’instrument de l’éveil par excellence. A  travers les arts et les lettres  diffusés généreusement, on fabrique une génération ouverte sur le monde et qualifiée à y prendre positivement part.

Revoir sa stratégie extérieure. Il est clair que nos politiques,  ainsi que nos lignes d’existence à l’international sont complètement obsolètes et dépassées. Que nos soutiens nous coûtent plus cher qu’aux concernés eux-mêmes. Et sans dividendes politiques, qui plus est. Pire, en renonçant à envisager d’autres approches, nous transformons le pays en cible d’hostilité active. 

La nation doit d’abord exister par elle-même et non par identification à des causes, aussi justes soient-elles. 

Qu’en tant que peuple avec des questions vitales à régler en intérieur, on se moque de faire partie de tel ou tel front. Qu’il est inutile de se tendre vainement, et s’ouvrir opportunément au réalisme qu’impose l’époque. Empêcher surtout que  l’arc qui se dessine aux frontières de  l’Algérie ne se transforme en cercle fatal.

Et enfin, admettre que si par ces moments de grande tension géostratégique, on n’a pas eu besoin du concours algérien, c’est qu’il faut se remettre sérieusement en question. Revoir soigneusement sa copie. Sans chercher à faire porter la responsabilité à aucune des parties. 

Une bonne gestion implique qu’on évite les conflits. Qu’on se concentre sur les opportunités et qu’on mène une diplomatie d’apaisement pour évacuer les tensions écrans. Nous n’avons pas à prendre partie, mais à tirer partie des événements pour nous reconstruire. Le bouteflekisme nous a laissé en lambeaux. Priorité à la reconstruction de l’individu, du citoyen. Premiers garants de développement. Bien plus pérennes et prolifiques en idées et en énergies que n’importe quelle source fossile. 

Bref, quel que soit l’exécutif, il aura besoin de toutes les forces agissantes pour gouverner. Pour s’alimenter en idées et rafraîchir ses connaissances. Apprendre à encaisser l’aviscontradictoire. Recourir à sa diaspora et l’intégrer à ses projets de  développement  au lieu d’en faire un ennemi.

De tous, sans exception, le pays a besoin : militants, journalistes écrivains, politiciens, artistes, médecins, enseignants, syndicalistes… du peuple quoi ! 

Et que plus aucune question fondamentale pour la nation, ne soit jamais entreprise sans l’accord du peuple. Sans la consultation et les débats publics. 

Les gesticulations épuisent et aggravent notre situation. Sinon quid du projet de société que propose la gouvernance ? Parce que jusqu’à l’heure, il reste complètement  illisible. 

*Myassa Messaoudi, écrivaine

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