Biodiversité et développement : repenser les modèles économiques à partir des territoires

À l’heure du Sommet des dirigeants sur la biodiversité, tenu le 16 octobre 2026 à Erevan (Arménie), en amont de la 17e Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (COP17), la communauté internationale est confrontée à une question centrale : quel modèle de développement permet de concilier prospérité économique et préservation du vivant ? Aujourd’hui, “un million d’espèces seraient menacées d’extinction, tandis que les engagements internationaux peinent à se traduire en transformations suffisantes”[1]. Cette crise révèle les contradictions d’un capitalisme qui subordonne trop souvent les ressources naturelles aux impératifs d’accumulation et de rentabilité, en faisant supporter aux populations et aux territoires une part croissante des coûts écologiques.

Pour les économies du Sud, ces déséquilibres se doublent d’une dépendance aux marchés extérieurs et d’une vulnérabilité accrue aux crises environnementales. Repenser le développement suppose dès lors de replacer les besoins des populations, la diversification productive et la préservation des ressources au cœur des choix économiques. Les solutions macroéconomiques standardisées et les mégaprojets industriels hors-sol financés par la dette montrent leurs limites.

Repenser le développement suppose de porter une attention renouvelée à l’aménagement des territoires, à la valorisation des ressources locales et aux formes d’organisation économique qui favorisent la durabilité. Dans cette perspective,  certains villages traditionnels peuvent constituer des points de départ pour expérimenter des pratiques conciliant activité économique, préservation de l’environnement et solidarité collective. En valorisant les savoir-faire locaux, les circuits courts, les pratiques agricoles adaptées aux écosystèmes et la gestion collective des ressources, ces territoires peuvent contribuer à diversifier les modèles de production et à renforcer leur capacité d’adaptation aux crises économiques et climatiques.

L’action publique joue ici un rôle essentiel : elle peut accompagner ces initiatives, soutenir les infrastructures nécessaires et favoriser leur articulation avec des stratégies de développement plus larges. Les villages deviennent ainsi non pas une réponse unique aux crises contemporaines, mais un point d’appui concret pour imaginer des trajectoires de développement mieux adaptées aux réalités territoriales, aux besoins des populations et aux limites écologiques.

I. Les impasses du modèle de développement dominant : accumulation économique, dépendance et crise écologique

La multiplication des crises économiques, alimentaires et écologiques révèle les contradictions d’un modèle de développement qui subordonne de plus en plus les ressources naturelles et les besoins sociaux aux impératifs de rentabilité. La dégradation des terres, la raréfaction de l’eau et l’insécurité alimentaire témoignent des limites d’une organisation économique fondée sur l’exploitation intensive des ressources, la concentration de la valeur ajoutée et l’expansion continue des marchés. Selon les Nations unies, jusqu’à 40 % des terres mondiales sont dégradées,[2] tandis qu’environ 673 millions de personnes ont souffert de la faim en 2024.[3] Ces chiffres traduisent une contradiction majeure : les capacités productives mondiales coexistent avec une insécurité alimentaire persistante et une dégradation accélérée des bases écologiques de la production.

Pour les économies du sud, ces tensions prennent une dimension particulière. La dépendance aux exportations de matières premières expose les recettes publiques aux fluctuations des marchés internationaux, tandis que la dépendance aux importations transmet aux économies nationales les chocs de prix et les perturbations de l’approvisionnement mondial. Cette vulnérabilité réduit les marges de manœuvre économiques et fragilise la capacité des territoires à répondre à leurs besoins fondamentaux. Le problème relève ainsi de la structure même du développement : lorsque la création de richesse dépend principalement de facteurs extérieurs, l’autonomie économique demeure limitée et les territoires peinent à devenir des acteurs de leur propre transformation.

L’actualité internationale, marquée par les discussions sur la biodiversité et les engagements des dirigeants, souligne dès lors la nécessité de rapprocher les politiques économiques des impératifs écologiques. La protection du vivant, la restauration des écosystèmes et la gestion durable des ressources exigent des investissements de long terme, une planification cohérente et une répartition des responsabilités entre les acteurs publics et économiques. Or, la recherche de rendements immédiats tend à défavoriser les activités dont les bénéfices sont progressifs, collectifs et difficilement mesurables à court terme. La transition écologique dépend donc aussi de la capacité des États à orienter les investissements vers des objectifs sociaux et territoriaux, à soutenir les activités productives durables et à faire de la préservation des ressources une composante centrale de leurs stratégies de développement.

Cette exigence conduit à réinterroger le rôle de l’État et les modalités d’insertion des économies nationales dans la mondialisation. Dans le prolongement des travaux de Samir Amin, la théorie de la déconnexion[4] invite à ne pas considérer l’intégration à l’économie mondiale comme une fin en soi, mais à l’évaluer au regard des priorités nationales et des besoins des populations. Elle ne signifie pas nécessairement une rupture avec les échanges internationaux, mais la volonté de reprendre la maîtrise des orientations du développement afin que les relations économiques extérieures contribuent aux objectifs définis à l’échelle nationale, plutôt que de les déterminer. Cette approche suppose notamment de renforcer les capacités productives internes, de diversifier les activités économiques et de réduire les dépendances qui exposent les sociétés aux chocs extérieurs.

À l’échelle territoriale, cette réflexion conduit à s’intéresser aux formes d’organisation qui favorisent la coopération, la production locale et la gestion durable des ressources. Les écovillages et certains villages traditionnels peuvent, dans cette perspective, constituer des espaces d’expérimentation. En associant les savoir-faire locaux, la valorisation du potentiel humain, la préservation des écosystèmes et la participation des communautés, ils offrent des pistes pour renforcer certaines capacités locales et réduire des dépendances, notamment alimentaires. Ils ne constituent pas à eux seuls une application complète de la théorie de la déconnexion, mais permettent d’en explorer certaines implications concrètes. Leur intérêt est ainsi de relier les orientations générales du développement économique aux conditions de vie des populations, ouvrant la voie à l’étude de solutions territoriales adaptées aux réalités des pays du sud.

II. Les villages traditionnels : une concrétisation territoriale de la déconnexion

La recherche d’un autre modèle de développement conduit à réexaminer les formes d’organisation territoriale qui associent production locale, gestion collective des ressources et valorisation des savoir-faire. Les villages traditionnels offrent, à cet égard, des pistes pour penser la déconnexion dans le prolongement des travaux de Samir Amin. Celle-ci consiste à orienter les choix économiques en fonction des priorités nationales et des besoins des populations, plutôt qu’à faire de l’insertion dans les marchés mondiaux un objectif en soi. À l’échelle territoriale, cette démarche suppose notamment de renforcer les capacités productives locales, de rapprocher les lieux de production et de consommation et de préserver les ressources indispensables aux activités économiques.

En Algérie, la vallée du M’Zab et les villages de Kabylie illustrent, selon des modalités différentes, la manière dont les communautés ont organisé leurs activités et leur rapport aux ressources en fonction des contraintes de leur environnement. Dans la vallée du M’Zab, les cinq ksour historiques, développés à partir du XIe siècle, témoignent d’une adaptation ancienne au climat saharien. L’architecture, l’utilisation de matériaux locaux, les systèmes de collecte et de distribution de l’eau ainsi que l’organisation des palmeraies traduisent une connaissance approfondie des équilibres écologiques du territoire.

En Kabylie, les villages traditionnels offrent une autre illustration de la manière dont les activités économiques s’organisent en relation avec les ressources du territoire et les structures sociales locales. L’agriculture familiale, la culture de l’olivier, la production de figues, l’élevage et les activités artisanales ont historiquement contribué à diversifier les moyens de subsistance. Dans ses travaux ethnographiques, Pierre Bourdieu a montré que les pratiques économiques observées dans la société kabyle ne pouvaient être dissociées des relations de parenté, des obligations réciproques et des valeurs sociales qui encadraient les échanges.[5] Cette articulation entre économie et relations sociales permet de mieux comprendre le rôle des solidarités villageoises dans l’organisation de la vie collective.

Ces formes de solidarité trouvent des prolongements contemporains dans les initiatives relevant de l’économie sociale et solidaire (ESS). En Kabylie, des travaux universitaires ont notamment étudié la manière dont les comités de village, les associations et les initiatives collectives contribuent à répondre à certains besoins locaux et à soutenir le développement territorial. L’expérience du village d’Iguersafène illustre cette dynamique à travers des actions associatives de tri sélectif, de compostage et de valorisation des déchets, ainsi que par la transmission de ces pratiques à d’autres villages. Ces initiatives montrent comment la coopération locale peut être mobilisée pour répondre à des enjeux environnementaux et améliorer la gestion des ressources à l’échelle territoriale. Elles ne constituent pas en elles-mêmes une application complète de la théorie de la déconnexion, mais elles en éclairent certaines dimensions : la mobilisation des capacités locales, la prise en charge collective de besoins communs et la recherche de solutions adaptées aux réalités du territoire.

Ces expériences historiques trouvent un prolongement dans des initiatives qui cherchent à adapter ces principes aux conditions de vie actuelles. En Algérie, le Ksar Tafilelt, situé dans la wilaya de Ghardaïa, constitue à cet égard un exemple particulièrement intéressant. Initié par la fondation Amidoul à partir de 1997, ce projet d’habitat associe des principes architecturaux inspirés des ksour mozabites à des préoccupations contemporaines en matière de logement, de préservation de l’environnement et de gestion des ressources. L’utilisation de matériaux locaux, l’adaptation des bâtiments aux conditions climatiques sahariennes et les initiatives de traitement et de réutilisation des eaux usées illustrent la possibilité de réinterpréter des savoir-faire traditionnels à travers des solutions techniques adaptées aux besoins actuels. Le projet, qui compte plus d’un millier de logements, a notamment été distingué par des prix environnementaux internationaux et présenté à l’Exposition universelle d’Osaka en 2025.[6]

L’intérêt de cette expérience montre comment un projet territorial peut associer la valorisation d’un patrimoine local, la réponse à un besoin social et la recherche de solutions environnementales. Elle invite ainsi à considérer le développement durable non comme la simple importation de modèles conçus ailleurs, mais comme un processus d’adaptation qui mobilise les ressources, les connaissances et les capacités d’initiative disponibles sur place.

À l’échelle de l’Afrique subsaharienne, le programme de développement des écovillages au Sénégal offre aussi une illustration complémentaire. Mis en œuvre avec le soutien du gouvernement sénégalais, du Programme des Nations unies pour le développement et du Fonds pour l’environnement mondial, ce programme a accompagné des communautés rurales dans des initiatives de gestion durable des ressources naturelles, de protection de la biodiversité et de développement à faible émission de carbone. Parmi les actions engagées figuraient la reforestation, l’amélioration des pratiques agricoles, la diffusion de solutions énergétiques adaptées et l’implication des habitants dans la planification de leur territoire.[7] Cette expérience montre que les principes de l’écovillage peuvent être intégrés à des démarches plus larges de développement rural, associant connaissances locales, innovations techniques et action publique.

En Tunisie, la région de Chenini, dans le Sud-Est du pays, apporte un éclairage complémentaire sur la capacité des communautés à adapter la production agricole aux contraintes écologiques. Les systèmes traditionnels de jessour permettent de retenir les eaux de ruissellement et les sédiments au moyen d’ouvrages aménagés sur les pentes et dans les ravins. Ces dispositifs rendent possibles certaines cultures, notamment l’olivier et le figuier, dans un environnement caractérisé par la rareté des précipitations. Ils illustrent l’importance des infrastructures adaptées au milieu, de la transmission des savoir-faire et de la gestion raisonnée de l’eau pour maintenir les capacités productives des territoires.

Ces différentes expériences ne constituent pas des modèles directement transposables d’un territoire à l’autre. Elles montrent néanmoins que la résilience économique peut s’appuyer sur la mobilisation des ressources locales, la coopération entre acteurs et l’adaptation des techniques aux conditions écologiques. Elles sont également confrontées à des limites, notamment la pression sur les ressources hydriques, les transformations des structures agricoles, les évolutions démographiques et les difficultés d’accès aux financements et aux équipements.

La portée de ces expériences permet d’identifier plusieurs orientations pour une stratégie contemporaine de développement : renforcer les productions répondant aux besoins locaux, développer la transformation sur place, préserver les ressources productives et soutenir les initiatives économiques collectives. Les écovillages et les projets d’habitat écologique peuvent contribuer à cette démarche lorsqu’ils dépassent la seule dimension résidentielle pour intégrer la production, l’emploi, les services et la gouvernance locale.

Dans cette perspective, la déconnexion ne signifie ni l’autarcie ni le refus des échanges internationaux. Elle désigne la capacité à mieux maîtriser les conditions de l’insertion économique, à réduire certaines dépendances et à conserver davantage de valeur ajoutée sur les territoires. Cette autonomie demeure nécessairement relative : elle suppose des échanges avec les autres régions, des infrastructures adaptées, un accès aux technologies et aux financements ainsi qu’un accompagnement des pouvoirs publics.

À l’heure où les dirigeants réunis dans le cadre des COP cherchent des voies pour concilier développement économique, prospérité des populations et préservation de la biodiversité, les territoires offrent des enseignements précieux. Les expériences évoquées de Ksar Tafilelt et d’autres régions illustrent le potentiel des savoir-faire locaux, de la gestion collective des ressources, des solidarités et des formes d’organisation économique ancrées dans les réalités sociales. Elles constituent autant de points d’appui pour repenser les modèles de développement et explorer de nouvelles trajectoires, adaptées aux ressources et aux besoins de chaque société. Leur portée dépend toutefois de la capacité des États à dépasser le stade des initiatives isolées, en les intégrant à des stratégies nationales de diversification économique, d’innovation et de transition écologique. Il leur revient de créer les conditions permettant à ces dynamiques territoriales de se développer, de se compléter et de contribuer à une transformation plus large des systèmes productifs. L’enjeu, pour les décideurs réunis aux COP, est ainsi de faire de la protection de la biodiversité un principe structurant des politiques de développement, afin que la prospérité économique s’inscrive durablement dans les limites et les potentialités du vivant.


[1] – IPBES. (2019). Global assessment report on biodiversity and ecosystem services. Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. https://doi.org/10.5281/zenodo.3831673

[2] – United Nations Convention to Combat Desertification. (s. d.). Land restoration. https://www.unccd.int/cop16/focus-areas/land-restoration

[3] – Food and Agriculture Organization of the United Nations, International Fund for Agricultural Development, United Nations Children’s Fund, World Food Programme, & World Health Organization. (2025). The state of food security and nutrition in the world 2025: Addressing high food price inflation for food security and nutrition. FAO. https://www.fao.org/publications/home/fao-flagship-publications/the-state-of-food-security-and-nutrition-in-the-world/en

[4] – Amin, S. (1985). La déconnexion : Pour sortir du système mondial. La Découverte.

[5] – Bourdieu, P. (2003). La fabrique de l’habitus économique. Actes de la recherche en sciences sociales, 150(5), 79–90. https://doi.org/10.3406/arss.2003.2773

[6] – Radio Algérienne. (2025, 11 juin). L’expérience du Ksar de Tafilelt mise en lumière à l’Expo-2025 au Japon. https://news.radioalgerie.dz/fr/node/66150

[7] – Global Environment Facility. (2022, 14 juin). In Senegal ecovillage, children learn about nature alongside their ABCs. https://www.thegef.org/newsroom/news/senegal-ecovillage-children-learn-about-nature-alongside-their-abcs

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