Chronique. De gauche ou de droite ? Mauvaise question !

Cela fait quelque temps que je me pose une question : suis-je de gauche ou de droite ?
En apparence, la réponse devrait être simple. En réalité, elle l’est de moins en moins.

Ces dernières années, on a vu apparaître des constructions politiques de plus en plus difficiles à classer. Des courants qui mélangent les références, les discours et parfois même des positions totalement contradictoires. L’islamo-gauchisme, le macronisme en France, ou encore la badissiya-novembriya en Algérie, cette lecture officielle de l’histoire nationale qui tend à réduire tout un peuple à une matrice essentiellement arabo-islamique, en laissant de côté une partie de ce qu’il est et de ce qu’il a été.

Plus j’observe tout cela, plus le vieux clivage gauche-droite me paraît vide. Ou plutôt, vidé de son sens.
Parce qu’au fond, derrière les grands discours, on retrouve de plus en plus souvent les mêmes choses : le calcul électoral, les alliances de circonstance, les équilibres de pouvoir et les intérêts du moment.

On peut défendre certaines idéologies au nom de l’ouverture, de la tolérance ou du progrès, alors même qu’elles contredisent les valeurs que l’on prétend défendre.
Ailleurs, au nom de la souveraineté ou de l’identité, on peut décider d’effacer progressivement une langue de l’espace public sans même se poser les bonnes questions. Comme si une langue n’était qu’un outil administratif qu’on pouvait remplacer du jour au lendemain.
Une langue, ce n’est pas seulement un moyen de communication. C’est aussi une manière de penser, d’apprendre, de transmettre, de raconter, de se souvenir. L’affaiblir volontairement, c’est couper les générations futures d’une partie de leur patrimoine et de leur propre histoire. C’est aussi bouleverser les écoles, les administrations, les universités, et surtout les trajectoires intellectuelles, sociales et professionnelles de celles et ceux qui les fréquentent.

Une langue, on ne la visite pas comme un lieu étranger. On y grandit, on y pense, on y transmet une partie de soi. Lorsqu’on la retire à un peuple, on lui retire aussi une partie de ce qu’il peut transmettre.

C’est là que je reviens à ma question de départ.

Avant d’être une affaire d’étiquettes, la politique est d’abord une affaire de valeurs. C’est parce que des visions différentes de la société se sont affrontées que l’on a fini par parler de gauche et de droite.

En France, ces termes viennent de la Révolution et de la place occupée par les différentes forces politiques dans les assemblées. À gauche se trouvaient davantage ceux qui soutenaient les transformations révolutionnaires et la limitation du pouvoir monarchique. À droite, ceux qui défendaient davantage l’ordre traditionnel et monarchique.
Aux États-Unis, l’histoire politique s’est construite autrement, autour d’autres fractures : la place du pouvoir fédéral, l’esclavage et son abolition, les droits civiques, le rôle de l’État dans l’économie ou encore les libertés individuelles.

Les contextes changent, les clivages aussi. Mais derrière tout cela, il y a toujours la même chose : des conceptions différentes de la société.

Donc des valeurs.

Et ces valeurs ont produit des livres, des doctrines, des débats, des philosophes, des économistes, des militants. Des générations entières ont réfléchi à la liberté, à la justice, à l’égalité, à la nation, à la démocratie, à l’autorité, à la solidarité ou à l’émancipation.
Avant de devenir des étiquettes, la gauche et la droite étaient surtout des idées.

Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’on a fait le chemin inverse.

Les intérêts ont remplacé les valeurs.

L’électoralisme est devenu presque une doctrine à lui seul.

On fabrique des projets incohérents, des coalitions qui n’ont parfois plus grand-chose en commun et des discours qui changent selon les circonstances, les sondages ou le public auquel on s’adresse.

Et lorsqu’on demande un peu de cohérence, certains ressortent des positions vieilles de plusieurs décennies, parfois nées dans un contexte qui n’a plus rien à voir avec le nôtre.

Comme s’il fallait être de gauche sur tout parce qu’on se dit de gauche.
Être de droite sur tout parce qu’on se dit de droite.
Défendre une idée parce qu’elle vient de son camp, et rejeter celle d’en face avant même de l’avoir examinée.
À ce stade, ce n’est plus vraiment de la pensée politique. C’est de l’appartenance.

Alors je reprendrai simplement cette phrase de Saïd Sadi :

« Vous me reprochez de vouloir moraliser la politique. Je plaide coupable. Défendez vos idées et acceptez que j’en fasse autant. »

Et finalement, c’est peut-être là que se trouve ma réponse.

Suis-je de gauche ou de droite ?
Je n’en sais rien.

Et franchement, cela m’importe de moins en moins.

Ce qui m’importe, ce sont mes idées.

La laïcité. L’amazighité. L’égalité entre les femmes et les hommes. L’égalité des chances. La liberté de conscience. La liberté d’expression. Les libertés individuelles. L’attachement à la culture et à l’histoire, sans en faire des prisons identitaires. Le droit d’un peuple à préserver ce qu’il a reçu, mais aussi à évoluer.
Et surtout l’idée d’une société dans laquelle aucune religion ne dicte la loi commune, dans laquelle l’État ne décide pas de ce que chacun doit penser, et dans laquelle on ne sacrifie pas ses principes pour quelques voix supplémentaires.

On pourra ensuite décider de me classer à gauche, à droite, au centre ou ailleurs.

Cela m’importe peu.

Ce sont les idées qui m’intéressent.

Les étiquettes, je les laisse à ceux qui n’ont plus rien à mettre dedans.

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