Depuis ce matin, la gauche parle d’une seule voix : elle assure qu’elle a perdu un grand homme. Le premier secrétaire du Parti socialiste appelle même à un hommage national. Qu’un homme disparaisse impose le respect. Cela ne se discute pas. Mais le respect n’interdit pas la lucidité, surtout quand l’histoire est réécrite à chaud.
On nous présente aujourd’hui Lionel Jospin comme un rassembleur. L’affirmation est contestable.
Oui, lorsqu’il était Premier ministre, il a su maintenir une certaine cohérence politique. Mais dans quel contexte ? Celui de la cohabitation avec Jacques Chirac. Autrement dit, ce n’est pas un choix politique, c’est une contrainte institutionnelle. Gouverner dans ces conditions oblige à tenir une ligne, à éviter les fractures visibles.
Peut-on pour autant y voir la preuve d’un tempérament rassembleur ? Rien n’est moins sûr.
Car dès qu’il s’est retrouvé en position de conquête, à l’élection présidentielle de 2002, cette unité a volé en éclats. Jamais la gauche n’avait été aussi fragmentée : neuf candidats, neuf stratégies, neuf lignes politiques concurrentes. Une kyrielle de candidatures, de Laguiller à Besancenot, de Chevènement à Taubira, en passant par Mamère, Hue, Lepage ou Gluckstein, est venue disperser les voix.
Le résultat est connu : une dispersion massive et, pour la première fois sous la Ve République, l’extrême droite au second tour. Ce jour-là, la gauche n’a pas seulement perdu une élection. Elle a payé le prix de ses divisions.
Dans ces conditions, qualifier Jospin de « rassembleur » relève davantage de l’hommage que de la réalité.
On nous explique aujourd’hui qu’il aurait été un rempart contre certaines dérives actuelles, notamment celles incarnées par Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis. Là encore, la mémoire est sélective.
Car Jospin, c’est aussi une certaine légèreté sur des sujets devenus centraux aujourd’hui. Sa phrase — « Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? » — ne peut pas être évacuée comme un simple détail. Elle dit quelque chose d’un moment politique, d’un état d’esprit, d’un angle mort que la gauche paie encore.
Autrement dit, ceux qui prétendent aujourd’hui s’opposer à certaines dérives en ont parfois posé eux-mêmes les bases.
Rappeler ces éléments n’est ni une polémique gratuite ni un manque de respect. C’est refuser de transformer les responsables politiques en figures intouchables dès leur disparition.
Une démocratie adulte ne sanctifie pas ses dirigeants.
Elle les regarde en face.
Et parfois, elle refuse les récits trop faciles.


