Il est parfois plus difficile de reconnaître une souffrance que de la dénoncer. Non parce qu’elle serait invisible, mais parce qu’elle se trouve de l’autre côté d’une histoire à laquelle nous appartenons, d’une mémoire qui nous habite ou d’une peur dont nous ne parvenons pas à nous défaire.
Dans Sermons sous les décombres, paru le 8 octobre aux éditions Olivier Nora, la rabbine et écrivaine Delphine Horvilleur revient sur les paroles qu’elle a prononcées entre 2023 et 2025, au cours de deux années marquées par les massacres du 7 octobre en Israël, la guerre à Gaza et les fractures profondes qu’ils ont provoquées.
L’exercice dépasse la simple relecture de textes religieux. Il consiste à interroger ce que l’on a été capable de dire, mais aussi ce que l’on n’a pas su voir.
Dans un entretien accordé au Monde le 11 octobre, Horvilleur reconnaît qu’il lui a fallu du temps pour parler de la souffrance des Palestiniens innocents. Quelques jours plus tard, dans La Tribune Dimanche, elle évoque les angles morts qui l’empêchaient de percevoir pleinement cette douleur.
Cette reconnaissance mérite qu’on s’y arrête. Elle soulève une question qui dépasse largement son parcours personnel : pourquoi notre capacité d’empathie semble-t-elle parfois s’arrêter aux frontières de nos appartenances ?
La souffrance de l’autre et le poids de sa propre histoire
Les massacres du 7 octobre 2023 ont provoqué un traumatisme profond dans la société israélienne et au sein de nombreuses communautés juives à travers le monde. La violence des attaques, les prises d’otages et la résurgence de peurs historiques ont ravivé une mémoire collective marquée par les persécutions et l’antisémitisme.
Comprendre cette sidération est indispensable. Elle ne saurait cependant conduire à considérer la souffrance palestinienne comme secondaire.
La guerre menée à Gaza a provoqué des destructions massives, des déplacements de population et une catastrophe humanitaire. Derrière les affrontements politiques et les controverses sur les responsabilités se trouvent des vies humaines dont la valeur ne devrait dépendre d’aucune appartenance nationale ou religieuse.
C’est précisément dans cet espace de tension que se situe la réflexion d’Horvilleur : comment rester fidèle à une mémoire particulière sans perdre la capacité de reconnaître celle des autres ?
La question ne concerne pas seulement le judaïsme ou le conflit israélo-palestinien. Elle traverse toutes les sociétés dans lesquelles l’identité collective devient une grille de lecture exclusive du monde.
Nous sommes souvent capables d’une grande sensibilité face aux injustices subies par ceux auxquels nous nous identifions, tout en faisant preuve d’une étonnante indifférence devant des souffrances comparables lorsqu’elles touchent ceux que nous percevons comme extérieurs à notre groupe.
Reconnaître ses angles morts
L’intérêt de la démarche de Delphine Horvilleur réside notamment dans son caractère réflexif. Elle ne se contente pas de revenir sur les événements : elle examine les limites de ses propres paroles.
Dans une époque où le débat public encourage davantage l’affirmation des certitudes que leur remise en question, reconnaître une insuffisance dans son regard constitue un exercice intellectuel exigeant.
Il ne s’agit pas nécessairement de renoncer à ses convictions. Il s’agit d’accepter qu’elles puissent avoir empêché de percevoir une partie de la réalité.
Cette démarche soulève néanmoins une autre interrogation : pourquoi certaines souffrances ont-elles besoin d’un cheminement personnel pour être pleinement reconnues ?
L’empathie, lorsqu’elle dépend exclusivement de notre proximité affective avec les victimes, demeure fragile. Elle peut être sincère tout en restant sélective.
Or la reconnaissance des droits fondamentaux ne devrait pas attendre que nous parvenions à nous identifier à ceux qui en sont privés.
L’empathie ne remplace pas la responsabilité
L’empathie possède une valeur humaine évidente. Elle permet d’entendre une expérience qui n’est pas la nôtre et d’échapper, au moins momentanément, à l’enfermement dans notre propre récit.
Mais elle présente aussi des limites.
On peut éprouver de la compassion pour les victimes d’une guerre sans interroger les décisions politiques qui ont contribué à leur situation. On peut appeler au dialogue sans examiner les rapports de force qui rendent ce dialogue difficile. On peut enfin reconnaître la souffrance de deux populations sans pour autant considérer que toutes les responsabilités politiques et juridiques se valent.
Il importe donc de distinguer deux exigences complémentaires.
La première est morale : reconnaître l’humanité de ceux qui souffrent, indépendamment de leur identité.
La seconde est politique et juridique : établir les faits, examiner les décisions, déterminer les responsabilités et faire respecter le droit international.
La compassion ne saurait se substituer à cette seconde exigence.
De même, la dénonciation de l’antisémitisme et celle des atteintes aux droits des Palestiniens ne devraient pas être présentées comme des engagements concurrents. Elles répondent à des situations différentes, mais procèdent d’un même refus de la déshumanisation.
Quand les mots deviennent des frontières
Le livre d’Horvilleur pose également une question essentielle : que devient le langage lorsque les sociétés ne parviennent plus à se parler ?
Les mots employés pour décrire une guerre ne sont jamais entièrement neutres. Ils peuvent rendre visibles certaines victimes, en effacer d’autres, éclairer des responsabilités ou entretenir des confusions.
Dans les débats autour d’Israël et de la Palestine, les désaccords portent souvent autant sur les termes utilisés que sur les événements eux-mêmes.
Le risque apparaît lorsque les mots cessent de servir à comprendre et deviennent exclusivement des signes d’appartenance. Il ne s’agit plus alors de discuter des faits, mais de déterminer dans quel camp se trouve celui qui parle.
Cette logique appauvrit le débat intellectuel. Elle rend suspecte toute nuance et transforme parfois la reconnaissance de la souffrance d’autrui en preuve supposée de déloyauté envers les siens.
Pourtant, reconnaître les victimes palestiniennes n’efface pas celles du 7 octobre. Reconnaître les victimes israéliennes ne dispense pas d’examiner les conséquences de la guerre à Gaza.
Aucune mémoire ne devrait exiger le silence sur une autre.
Le courage de revoir son propre regard
La réflexion engagée par Delphine Horvilleur ne résout évidemment pas les contradictions politiques et morales soulevées par le conflit. Elle ne dispense pas non plus d’un examen critique de ses prises de position passées.
Mais elle rappelle une exigence devenue rare dans le débat public : la possibilité de revenir sur ses propres paroles sans considérer cet exercice comme une défaite.
Une pensée qui ne se corrige jamais risque de devenir une identité à défendre plutôt qu’un instrument pour comprendre.
L’enjeu dépasse donc la seule question de l’empathie. Il concerne notre capacité à faire une place, dans notre compréhension du monde, à des réalités qui dérangent nos convictions et nos fidélités.
La véritable difficulté n’est peut-être pas de souffrir avec les siens. Elle est de reconnaître pleinement la souffrance de ceux dont l’histoire, la mémoire ou les convictions ne sont pas les nôtres.
Et de comprendre que cette reconnaissance ne constitue ni une trahison ni une concession, mais une condition élémentaire de notre humanité.


