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mercredi 21 janvier 2026
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Quand la lucidité dérange, c’est le système qui se dévoile

Il est des paroles qui tombent dans un silence trop assourdissant pour être innocent. À peine quelques heures après la publication d’un texte d’une rare clarté politique par Said Sadi, les réseaux ont bouillonné, non pas autour d’un débat, mais autour d’un procès en sorcellerie. Ce texte n’appelait pourtant ni à la rupture brutale ni à l’invective. Il dressait simplement, méthodiquement, un constat. Douloureux, certes, mais nécessaire : celui d’un pays ligoté par un pouvoir dont la survie repose sur le double ressort de la dépendance et du reniement.

L’Algérie, terre d’histoire et de bravoure, se trouve aujourd’hui colonisée non plus par une force étrangère, mais par ses propres mécanismes d’aveuglement. Les alliances contre-nature nouées par le régime, les compromissions idéologiques, les pactes troubles passés avec les courants les plus rétrogrades, tout cela forme une toile qui étouffe la vie publique. Sous des dehors d’équilibre, on assiste en réalité à une mise sous tutelle de la pensée libre, à une instrumentalisation des islamismes pour mieux fragmenter la société et affaiblir l’opposition.

Cette duplicité atteint des sommets lorsqu’elle s’adosse à des figures de l’ombre dont la seule légitimité est d’avoir su exploiter les confusions, d’avoir brouillé les lignes entre engagement sincère et manipulation calculée. Le régime algérien n’a pas seulement laissé faire : il a encouragé, promu, couvert. Il a préféré le flou aux principes, la manœuvre aux convictions, le court terme à la vision.

Mais le plus inquiétant n’est pas là. Il est dans l’acceptation résignée de larges pans de l’élite politique, qui, faute d’énergie ou de courage, ont accepté d’être relégués au rang de figurants dociles. On s’attendrait à voir surgir la parole citoyenne pour exiger un sursaut. À la place, l’insulte. À la place, le dénigrement. Comme si la seule réponse possible à une parole critique était l’aboiement. Comme si la peur de penser avait triomphé du droit de parler.

L’un des angles les plus puissants abordés par cette réflexion est celui du traitement réservé à la Kabylie. Cette région, perçue depuis des décennies comme un foyer d’insoumission, devient le bouc émissaire commode, la variable d’ajustement d’une politique de division. Loin d’être un simple enjeu régional, cette stigmatisation en dit long sur la vision de l’État : un pouvoir qui divise pour mieux régner, qui caricature pour mieux exclure.

Et puis, il y a la diaspora. Trop souvent regardée avec suspicion, elle est pourtant ce réservoir de talents, d’analyses, de résistances, qui pourrait jouer un rôle majeur dans la refondation démocratique du pays. Mais au lieu de dialoguer, on disqualifie. On réduit la voix de ceux qui parlent depuis l’exil à de simples postures. Comme si l’amour de la patrie exigeait d’y souffrir en silence. Comme si les Algériens d’ailleurs devaient taire leur indignation sous prétexte qu’ils ne partagent pas l’humiliation quotidienne.

Ce rejet est vieux comme le régime lui-même. Il n’a rien à voir avec une critique de fond. Il est la manifestation d’un profond complexe, celui d’un pouvoir qui redoute l’intelligence, qui craint la clarté, qui hait l’autonomie. Ceux qui attaquent aujourd’hui les penseurs lucides ne défendent ni l’Algérie ni son peuple. Ils défendent un mode de vie, une rente, un accès privilégié à des privilèges injustifiables.

Il faut le dire avec calme mais fermeté : le combat que mènent ces voix libres est un combat pour le peuple, pas contre lui. C’est le combat de la dignité contre l’humiliation, de l’exigence contre la médiocrité, de la liberté contre l’avilissement. Et cela, aucune injure, aucune manipulation, aucune campagne d’intimidation ne pourra le faire taire.

Kamel Bencheikh

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