L’Algérie, qui traverse l’une des périodes les plus staliniennes de son histoire, semble sombrer chaque jour davantage dans un trou noir où ni l’intellectualisme ni la morale ne trouvent place. Une situation qui devrait, en principe, susciter l’intérêt des intellectuels et, plus largement, du camp démocratique. Or, ces derniers paraissent démissionnaires : le silence prime face aux injustices, et l’affaire Boualem Sansal a révélé plus d’une compromission.
Dans ce climat, toute critique est traduite en attaque, toute voix qui s’élève contre le discours officiel est assimilée à une trahison, et tout débat de fond dégénère en polémique stérile. Les dernières semaines en ont donné deux exemples frappants. D’un côté, le dossier du journal Le Point et la tribune de Kamel Daoud, accusés d’appropriation identitaire. De l’autre, les critiques de Mohamed Sifaoui visant le RCD, et plus particulièrement Mohcine Belabbas, autour de la compromission avec Rachad et de la destruction des archives. Dans les deux cas, les réactions sur les réseaux sociaux ont été violentes : haine, anathème, insultes, mise au ban, voire agressivité. Mais jamais elles n’ont traité le fond, ni répondu aux problématiques posées. C’est là que réside le vrai drame : la paresse intellectuelle qui gangrène la vie publique algérienne, réduisant chaque débat à une querelle de clans et chaque sujet à un prétexte de déchirement.
Ces prétendus démocrates passent leurs journées à disséquer la vie politique française, à épier les moindres mots de Retailleau, de Macron ou de tel chroniqueur parisien. Mais lorsqu’il s’agit de leur propre pays, l’Algérie, silence absolu. Pas un mot sur la médiocrité du débat public algérien, pas une ligne sur les errements des médias locaux. De quelle citoyenneté se réclament-ils, au juste ? Pendant qu’à Alger un bus s’abîmait dans une rivière empoisonnée par une terrible pollution, arrachant dix-huit vies, leur unique obsession restait les propos de Kamel Daoud dans Le Point. Voilà l’exact portrait d’une élite en déroute : toujours tournée vers l’ailleurs, incapable d’affronter la vérité de son propre sol.
« Les Kabyles, un peuple debout » : derrière la Une du Point
On l’oublie trop souvent : un journal est aussi une entreprise. L’éthique éditoriale n’empêche pas la recherche de sujets vendeurs, et il n’y a pas de contradiction entre qualité de l’information et logique économique.
Venons-en à Kamel Daoud. On peut critiquer ses textes, discuter ses positions — c’est le principe même du débat. Mais lui contester le droit de s’exprimer parce qu’il a choisi la nationalité française relève de l’absurde. Des millions d’Algériens ont fait ce choix sans être traités en traîtres. La naturalisation est une réalité universelle ; l’excommunication, une maladie bien locale.
Dans Mes racines amazighes, Daoud plaide pour un projet national amazigh. Que demander de plus ? Oui, son texte généralise parfois, mais cette simplification est aussitôt contredite par l’interview de Saïd Sadi, qui incarne au contraire la rationalité, le projet démocratique et laïque. Voilà l’essentiel : il y a débat, des voix qui se complètent, des visions qui s’affrontent. Et c’est cela, la politique : la confrontation des idées, pas l’anathème.
Le RCD entre compromission et destruction des archives
En 2019, lorsque Mohcine Belabbas signe une feuille de route avec Rachad, ce n’est pas seulement une erreur « tactique » : c’est l’acte de décès d’un parti, d’un combat, mais surtout d’un rempart face à l’obscurantisme. Ce geste scelle la compromission avec les islamistes et transforme ce qui fut jadis une ligne rouge en « stratégie ».
En mai 2025, l’actuel président du « néo-RCD », Atmane Mazouz, aggrave encore la situation par des déclarations hasardeuses, en totale contradiction avec le projet fondateur du parti. Depuis le Québec, il annonce rencontrer des « hauts gradés ». Des militants l’ont repris, interpellé, mais n’ont obtenu que le silence en retour. Cette absence de clarification a nourri une vague de dénonciations : beaucoup considèrent désormais que le RCD historique n’existe plus, remplacé par une direction qui squatte son sigle.
À cette compromission s’ajoute une faute impardonnable : la destruction des archives du parti. Justifiée comme une sortie du « culte de la personne », elle constitue en réalité une mutilation de la mémoire collective. Les archives sont le socle d’une histoire politique, le témoin d’un combat démocratique et la trace d’une génération d’engagement. Les détruire, c’est effacer volontairement une partie de la lutte contre l’intégrisme et pour la démocratie.
Face à ce désastre, des centaines de militants ont crié au scandale et exigé des explications. Mais là encore, silence et mépris. Lorsque le journaliste Mohamed Sifaoui relaie leurs questionnements dans une vidéo consacrée aux dérives du RCD, le réflexe est immédiat : on s’attaque à Sifaoui, à ses anciennes déclarations, à sa personne — mais jamais aux questions posées.
À l’instant où l’on reprend les méthodes et les arguments d’un pouvoir dictatorial — délégitimer la voix plutôt que répondre aux arguments —, la défaite intellectuelle est déjà consommée.
Pis encore, les rares réponses formulées par la direction du parti ne relèvent que de l’invictimisme. Même Mohcine Belabbas, l’ancien président qui a ouvert la brèche, s’est permis de donner une leçon de nationalisme : quelle ironie du sort, quand on connaît la responsabilité de sa signature dans l’effondrement du RCD.
Quand on ne peut pas raisonner, on s’attaque au raisonneur
Voilà l’une des règles les plus misérables de notre vie publique : l’argument qu’on ne sait pas réfuter, on l’étouffe en salissant celui qui l’a formulé. Plutôt que de répondre sur le fond, on cherche à délégitimer l’homme. On ne discute pas son idée, on brandit son passeport, on exhume une erreur passée, on assène une étiquette infamante. C’est exactement ce qui est arrivé à Kamel Daoud, réduit à son origine plutôt qu’écouté dans sa pensée, et à Mohamed Sifaoui, attaqué sur sa biographie plutôt que sur ses analyses. C’est ce qui arrive, plus généralement, à quiconque ose briser le consensus mortifère.
Cette mécanique n’est pas une maladresse isolée, c’est un symptôme. Le signe d’une véritable débâcle intellectuelle. Car elle traduit une incapacité profonde : celle d’affronter le réel, de produire un raisonnement construit, de répondre par la clarté au lieu de répliquer par la haine. C’est le réflexe d’un pouvoir autoritaire : disqualifier la personne pour éviter le débat, détourner la discussion vers l’accessoire, substituer l’émotion au jugement, le procès d’intention à l’argument.
Et c’est là que réside le vrai danger. Lorsqu’une société choisit l’anathème plutôt que la discussion, l’invective plutôt que la controverse, elle se condamne à l’impasse. La pensée critique est étouffée, la réflexion réduite à une arène de polémiques stériles. L’affaire Belghit en fournit une illustration éclatante : ce « douctour » aux propos haineux, appelant sans détour à la violence, a bénéficié d’une mobilisation immédiate. Islamistes et arabistes, main dans la main, ont lancé depuis l’intérieur du pays une pétition rassemblant plus de sept mille signatures pour exiger sa libération. Certains sont même allés jusqu’à interpeller le président Tebboune, publiquement, pour réclamer sa grâce.
Et dans le même temps, que s’est-il passé ? Boualem Sansal, écrivain majeur, voix respectée dans le monde entier, a été condamné pour « atteinte à l’unité nationale » après des propos certes discutables, mais qui relevaient pleinement de la liberté d’expression. Sansal n’a appelé à aucune violence. Il n’a prononcé aucune parole haineuse. Il a dit ce qu’il pensait, en écrivain. Il s’est retrouvé seul. Ni ses pairs, ni ceux qui se disent « démocrates » n’ont pris sa défense. Le silence n’a pas suffi : il a fallu qu’ils l’enfoncent encore, par surenchère, comme pour s’acheter une virginité politique sur son dos.
Comment nommer cela autrement que par son nom : une perversion intellectuelle
Car il est légitime, bien sûr, de rappeler les parcours, d’interroger les trajectoires, de mettre en lumière les contradictions. Mais il est tout aussi indispensable de reconnaître lorsqu’un écrivain, un intellectuel, un citoyen avance dans la bonne direction. L’évolution d’une pensée ne devrait pas être un motif de suspicion, mais un signe de vitalité. Saluer une maturation, ce n’est pas renoncer à l’esprit critique : c’est simplement admettre que l’homme est capable de progrès. Refuser ce principe, c’est sombrer dans la sclérose morale.
Accepter l’évolution des individus est une obligation éthique. Ne pas le faire, c’est persister dans la paresse intellectuelle : celle qui préfère l’anathème à l’échange, le rejet à la contradiction, le procès d’intention à la rigueur du raisonnement. Tant que l’Algérie restera prisonnière de ce réflexe, elle tournera en rond dans ses crispations, incapable de transformer ses fractures en projet, incapable de muer ses blessures en avenir.
Et l’enjeu est immense. Car une nation ne se construit pas seulement par ses infrastructures ou ses richesses naturelles. Elle se construit par sa capacité à débattre, à faire coexister les idées, à laisser respirer la pensée. Une société qui insulte ses intellectuels au lieu de les écouter se prive de ses poumons. Elle meurt d’asphyxie. L’Algérie, aujourd’hui, risque cela : l’étouffement par saturation de haine, l’appauvrissement par refus du débat.
Si nous voulons sortir de cette impasse, il faudra briser ce cercle vicieux. Cesser de confondre critique et condamnation, désaccord et excommunication. Redonner sa place à la confrontation des idées, seule capable de transformer la colère en énergie, et l’énergie en projet. Sinon, nous ne serons plus qu’une foule hurlante, prisonnière de ses fantômes, vouée à répéter l’histoire au lieu de l’écrire.
Kamel Bencheikh et Kassi Saidani


