Un écrivain en prison, c’est déjà une tragédie. Mais un écrivain en prison à qui l’on prête des mots qu’il n’a jamais prononcés, c’est une double peine. Boualem Sansal, enfermé depuis novembre 2024 en Algérie, ne peut ni écrire ni parler. Et voilà que, depuis Paris, son éditeur décide d’endosser sa voix et de déclarer qu’il refuserait le Prix Sakharov des droits de l’homme. Comment ne pas être stupéfait devant une telle démarche ?
Le Comité de soutien international à Boualem Sansal, qui s’est mobilisé dès les premiers jours de sa détention, a toujours voulu agir dans l’unité et le respect, convaincu que la cause de cet immense écrivain réduit au silence exige de la clarté. Gallimard, pourtant, a choisi une autre voie : celle de la parole solitaire, du cavalier seul, brouillant les lignes et introduisant le doute là où il ne devait y avoir que solidarité.
Car enfin, qu’y a-t-il de plus violent que de priver un écrivain de sa liberté et, dans le même temps, de lui confisquer son libre arbitre ? Refuser un prix en son nom, c’est lui enlever non seulement ses mots, mais aussi sa capacité de décider de ce qui l’honorerait ou non. C’est parler pour lui alors qu’il est empêché de parler. C’est, au fond, le déposséder une seconde fois.
Le Prix Sakharov n’est pas un trophée mondain. Il représente un geste symbolique fort, porté par le Parlement européen, qui vise à soutenir celles et ceux qui incarnent la lutte pour les droits de l’homme. L’attribuer à Boualem Sansal, aujourd’hui, ce n’est pas « faire de la politique », c’est rappeler qu’un écrivain emprisonné mérite un appui inconditionnel.
Dans cette épreuve, la seule ligne claire devrait être celle-ci : défendre sa liberté, sans jamais prêter à sa voix ce qu’elle n’a pas pu dire. Boualem Sansal, un jour, retrouvera ses mots. Et ce jour-là, il sera temps de l’écouter. Jusque-là, nul ne devrait s’arroger le droit de parler à sa place.


