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jeudi 22 janvier 2026
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Tribune. Yennayer ou le refus de l’amnésie

Chaque mois de janvier, Yennayer revient. Parfois dans l’intimité des foyers, parfois sur les places publiques, parfois sous la forme d’une reconnaissance officielle, parfois encore dans une relative indifférence. Pour beaucoup, il s’agit simplement du Nouvel An amazigh, d’une tradition ancienne, d’un repas partagé en famille. Mais Yennayer ne se résume pas à un rite saisonnier. Il est une manière particulière d’habiter le temps, et surtout de se souvenir.

Yennayer inscrit l’Afrique du Nord dans un temps long, bien antérieur aux récits politiques modernes. Il rappelle que les sociétés amazighes existaient avant les États-nations, avant les idéologies, avant les grandes narrations officielles. Ce calendrier, lié à la terre, aux saisons et au travail agricole, n’est pas né d’un pouvoir central ni d’une autorité religieuse. Il est né d’une relation concrète au monde, d’un besoin de continuité et de transmission.

C’est précisément pour cette raison que Yennayer a longtemps été marginalisé. Non pas parce qu’il était insignifiant, mais parce qu’il échappait aux cadres dominants. Dans des États qui ont souvent cherché à imposer une identité unique, une langue unique, un récit unique, Yennayer rappelait silencieusement qu’il existait d’autres strates, d’autres mémoires, d’autres façons d’être au monde.

Lorsque certains pays reconnaissent aujourd’hui Yennayer comme jour férié ou fête nationale, le geste est important. Il marque une rupture avec le déni. Mais cette reconnaissance pose aussi une question essentielle : que signifie officialiser une date si la culture qu’elle incarne reste marginalisée ? Une fête reconnue sans une véritable politique de transmission linguistique, sans liberté culturelle pleine, risque de devenir un symbole vidé de sa substance. Or Yennayer n’est pas un décor. Il est une culture vivante.

Ce qui frappe dans Yennayer, c’est aussi son caractère profondément non religieux. Il n’oppose rien, il n’exclut personne. Il n’impose aucune croyance. Il relève du culturel, du civil, du commun. À ce titre, il pose une question discrète mais décisive : une société peut-elle être apaisée si elle refuse de reconnaître la pluralité de ses héritages ? La laïcité, au sens le plus large, commence peut-être ici : dans la capacité à faire coexister des mémoires sans les hiérarchiser.

Yennayer traverse les frontières. Il est célébré en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Libye, au Niger, au Mali, mais aussi dans les diasporas en Europe et en Amérique. Il relie des populations séparées par les États, mais unies par une mémoire commune. Dans un monde obsédé par l’immédiateté, il rappelle que l’identité ne se décrète pas dans un discours : elle se construit dans le temps, par la transmission.

Si Yennayer dérange encore, c’est parce qu’il oblige à regarder ce qui a été effacé ou relégué au second plan. Il interroge les récits officiels sans les attaquer frontalement. Il rappelle, sans bruit, que l’histoire n’est jamais monolithique. Et il pose une question simple, mais profondément politique : qui a le droit de dire d’où nous venons ?

Yennayer n’est ni une nostalgie ni un repli. C’est une affirmation tranquille. Celle d’un peuple qui n’a pas besoin de s’opposer pour exister, mais qui refuse de disparaître dans l’oubli. Le célébrer, ce n’est pas se tourner vers le passé. C’est refuser l’amnésie.

Assegas ameggaz

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