Au nord-est de la Syrie, les Kurdes subissent une offensive dont les conséquences dépassent largement le cadre régional. En laissant se déliter un allié central de la lutte contre l’État islamique, l’Europe et la France prennent le risque de rééditer les erreurs qui ont précédé les attentats des années 2010. Le drame du Rojava n’est pas seulement moral, il est stratégique.
Il existe des crises invisibles parce qu’elles se déroulent loin des caméras. Celle du Rojava en fait partie. Depuis plusieurs mois, les Kurdes de Syrie subissent une offensive conduite par les forces djihadistes intégrées au pouvoir de transition dirigé par Ahmed al-Sharaa, dans un contexte de silence politique européen. Les opérations ont d’abord frappé Damas et Alep avant de s’étendre au cœur des territoires autonomes. Les exactions documentées – exécutions, viols, humiliations publiques, destructions de sépultures – témoignent d’une logique d’effacement plus que d’une simple reconquête.
Ce qui frappe est moins la brutalité de l’offensive que l’indifférence qu’elle rencontre. L’Europe observe, les États-Unis redéployent leur stratégie, Ankara poursuit son objectif de neutralisation kurde, et la France laisse filer un allié qui avait pourtant assumé le rôle décisif dans la chute de l’État islamique. Rappelons un fait oublié : sans les Forces démocratiques kurdes, l’État Islamique n’aurait jamais été brisé à Kobané, à Manbij, à Raqqa ou à Mossoul. Ce n’est pas un hommage moral, c’est un constat militaire.
L’abandon produit déjà des effets très concrets. La prise de la prison d’Al-Shadadi a permis la libération de milliers de combattants de Daesh, dont des francophones. La menace n’est plus théorique : la résurgence de réseaux, de filières et de capacités opérationnelles est un risque identifié. Autrement dit, en sacrifiant le Rojava, l’Europe reconstitue les conditions de son propre danger.
Au-delà du champ sécuritaire, c’est aussi un modèle politique que l’on laisse disparaître : pluraliste, laïque, égalitaire, fondé sur la participation des femmes aux fonctions civiles et militaires. Dans un Moyen-Orient dominé par le confessionnalisme et l’autoritarisme, c’était un contre-modèle précieux.
La France se trouve donc face à un choix : persister dans un alignement stratégique qui la prive d’alliés naturels, ou assumer une politique qui protège ses intérêts. Il est encore temps, mais l’histoire n’attendra pas.


