Tenir sur le fil : la poésie au bord du vertige et du manque

Dans ce recueil, la poésie de Rita Sferrazza révèle une autre profondeur de son geste : une écriture au bord de la chute, où le désir, l’attente et la perte se mêlent dans un mouvement presque suspendu. Si l’ensemble du recueil est traversé par la lumière, les derniers poèmes en montrent la face crépusculaire, celle où aimer devient un risque, une secousse, parfois une impossibilité.

Une langue du vertige et de l’arrachement

Dès « J’ai fait l’amour avec le vent », la parole se place dans un registre de fusion et de violence douce. Le vent n’est pas seulement un élément naturel : il devient force d’emportement, presque amant cosmique, capable de projeter le sujet « jusqu’au firmament ».

La langue est simple, dépouillée, mais chargée d’une intensité physique. Les verbes — percuter, projeter, arracher — introduisent une dimension d’impact, comme si le désir était vécu comme une expérience limite. Le rythme bref, scandé par des vers isolés (« Encore. », « Ardent. »), accentue cette sensation de vacillement.

On retrouve ici une écriture du souffle, très caractéristique du recueil, mais orientée vers la perte d’équilibre plutôt que vers l’apaisement.

L’attente comme suspension du temps

Il y a des poèmes entièrement structurés par l’attente : attendre que le vent revienne, qu’il « arrache au temps ». Cette formulation est particulièrement forte symboliquement : elle dit le désir d’échapper à la temporalité, de suspendre l’instant avant la fin.

La mention du « dernier instant » introduit une dimension quasi existentielle, presque funèbre, où l’extase et la fin se rejoignent. L’amour y apparaît comme une expérience limite, à la frontière de la disparition.

La forteresse : métaphore de l’impossible accès

Il y a un autre poème qui déplace la tension vers une scène plus intérieure, plus psychique. La « forteresse » devient une image très lisible de la fermeture émotionnelle de l’autre.

Le sujet tente toutes les voies : survoler, chercher des passages secrets, se transformer en « oiseau de liberté ». Cette métamorphose rappelle un motif récurrent du recueil — devenir autre pour atteindre l’autre — mais ici elle échoue. La clé reste introuvable.

La progression du texte conduit vers une question simple et bouleversante : « Ne reste-t-il que les larmes ? » La poésie se dépouille alors de toute image pour atteindre une forme de nudité émotionnelle.

Une symbolique du désir empêché

Ces poèmes fonctionnent comme des variations autour d’un même thème : le désir confronté à l’impossibilité. Le vent incarne la passion fugace, insaisissable et la forteresse représente la fermeture et la distance. L’oiseau symbolise la tentative de liberté et de dépassement et les larmes marquent l’issue, presque inévitable.

Cette symbolique est simple mais efficace, parce qu’elle repose sur des archétypes immédiatement sensibles. Elle donne aux textes une portée universelle, où chacun peut reconnaître l’expérience du manque ou de l’attente.

Une émotion plus nue, presque douloureuse

Par rapport aux poèmes plus lumineux du début du recueil, on observe ici un resserrement émotionnel. La consolation est absente ou suspendue. La voix poétique ne cherche plus à transformer immédiatement la douleur : elle la traverse.

Cette nudité donne aux textes une intensité particulière. Ils semblent plus silencieux, plus fragiles, comme si la parole elle-même hésitait.

Regard critique : la justesse de l’épure

La force de ces poèmes tient à leur économie. La langue est moins foisonnante que dans d’autres passages du recueil, ce qui renforce la tension. Chaque image porte davantage de poids symbolique, et l’émotion apparaît plus directe.

Cette sobriété permet à la poésie de toucher avec une grande justesse, sans surcharge ni emphase. Le registre du manque et du désir empêché est traité avec délicatesse, sans pathos, ce qui confère à ces textes une vraie élégance.

Une autre facette de Tenir sur le fil

Ces poèmes confirment que le recueil ne se limite pas à une poésie de la douceur : il explore aussi l’expérience du heurt, de l’attente et de l’impossibilité d’atteindre pleinement l’autre.

Ils montrent que Tenir sur le fil, c’est aussi accepter l’incertitude du lien, la fragilité du désir, la possibilité de la chute.

Impression d’ensemble

Dans ces pages plus sombres, les dernières du recueil, Rita Sferrazza atteint une tonalité particulièrement émouvante. Sa poésie devient presque un murmure au bord du silence, une parole qui accepte de ne pas résoudre la douleur mais de l’habiter.

Il s’en dégage une beauté fragile, faite d’élan et d’impuissance mêlés, où l’amour apparaît comme une expérience à la fois sublime et vulnérable — un mouvement vers l’autre qui, parfois, ne trouve que l’écho de ses propres battements.

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