Dix ans. Dix ans depuis que Bruxelles a été frappée en plein cœur. Dix ans, et une question persiste, dérangeante, incontournable : avons-nous réellement voulu comprendre ce qui s’est passé — ou avons-nous préféré refermer trop vite la parenthèse ?
Car la vérité est simple, presque brutale. Ces attentats n’ont pas surgi du néant. Ils sont nés ici, en Europe, dans nos villes, dans nos quartiers. Et s’il est un nom qui s’est imposé comme un symbole, c’est celui de Molenbeek.
Pendant des années, on a regardé ailleurs. Par confort. Par peur. Par idéologie. On a expliqué, excusé, contextualisé. On a empilé les causes sociales, économiques, historiques — parfois réelles, souvent insuffisantes — pour éviter de nommer ce qui se jouait sous nos yeux : une fracture. Une vraie. Profonde. Une fracture entre ceux qui adhèrent au cadre commun et ceux qui s’en éloignent, délibérément.
À Molenbeek, ce n’est pas seulement la pauvreté qui a posé problème. C’est le vide. Le vide politique, le vide culturel, le vide d’autorité. Et dans ce vide, d’autres règles ont pris place. D’autres discours. D’autres loyautés.
Ce que certains appellent encore timidement « séparatisme » est en réalité une mécanique bien installée : vivre à côté plutôt qu’ensemble, substituer des normes communautaires aux lois communes, banaliser des ruptures qui, mises bout à bout, finissent par former un autre système.
Et dans cet écosystème, les plus radicaux prospèrent. Toujours.
Les terroristes de 2016 ne sont pas une anomalie inexplicable. Ils sont le produit extrême d’un climat où l’ambiguïté a trop longtemps dominé. Où l’on a confondu tolérance et abandon. Où l’on a cru que ne pas nommer un problème suffisait à le faire disparaître.
Dix ans plus tard, bien sûr, les États ont réagi. La sécurité a été renforcée. Les services de renseignement ont évolué. Mais soyons lucides, cela ne traite que les conséquences. Pas la racine.
La racine, elle est politique. Elle est culturelle. Elle est morale.
Politique, parce qu’on ne peut pas laisser s’installer des zones où la loi commune devient secondaire.
Culturelle, parce qu’une société qui n’assume plus ce qu’elle est finit toujours par se dissoudre.
Morale, enfin, parce que comprendre n’a jamais voulu dire excuser.
Le véritable enjeu, aujourd’hui, n’est pas de commémorer sans fin. C’est de choisir. Choisir si l’on veut encore faire société. Choisir si l’on accepte ou non que des fragments entiers du territoire vivent selon d’autres règles. Choisir, en somme, entre la clarté et le confort du flou.
Car le flou a un prix. Et ce prix, Bruxelles l’a payé en 2016.
Molenbeek ne doit pas rester un symbole de renoncement. Elle peut devenir celui d’un réveil. Mais un réveil suppose du courage : celui de nommer, celui d’agir, celui de tenir une ligne. Dix ans après, la mémoire des victimes nous oblige. Non pas à répéter les mêmes mots, mais à refuser les mêmes erreurs.
Or, après avoir passé plusieurs semaines sur place, en décembre 2025 et janvier 2026, dans le cadre d’une enquête consacrée à cette commune et qui fera l’objet d’un prochain essai, je ne peux que constater une réalité plus inquiétante encore. Non seulement l’État belge n’a pas su redresser durablement la situation, mais celle-ci s’est, à bien des égards, aggravée. Ce que l’on perçoit désormais, c’est le risque d’un basculement ― celui d’un territoire qui se referme, qui s’isole, qui tend à devenir une enclave au sein même du royaume.


