Non, ce n’est pas la chanson de Brassens « Gare au gorille ! », mais les confessions d’un enfant né en 1971 à Tel-Aviv et parti vivre à Berlin avec Yossef, son compagnon.
Fils du garde du corps principal de Moshe Dayan, de Golda Meir, le narrateur pose un regard terrible et beaucoup de distance sur ce père hyper mâle pourtant non circoncis, c’est à dire en porte à faux avec la loi mosaïque. Pas seulement. Ezer mangeait du porc déjà en Allemagne, jarret de porc, rôti de porc, choucroute. Aucune raison pour que cela change une fois installé en Israël. Petite madeleine pour le fils qui en mange à son tour « quand sa présence me manque outre-mesure » : « ce n’est pas mon idéal culinaire, mais il faut bien honorer son père. C’est la Torah qui l’exige ». Le ton est donné. Pied de nez à la tradition, de père en fils.
On n’est pas à un secret de famille près, dans cette biographie romancée. À commencer par le vrai prénom du père, longtemps caché notamment au Shin bet ; Reinhard, dead name abandonné pour Ezer « fier prénom hébraïque signifiant le soutien et l’appui ».
Israélisation à marche forcée dès la petite enfance. C’est le cas pour nombre d’Israéliens ashkénazes : David Grin devenu Ben Gourion, Shimon Perski devenu Peres, etc.
Hyper virilité oblige, Ezer est un homme à femmes. La sienne, une dénommée Léa, ne lui suffit pas. Des maîtresses pas forcément belles, « tête parfaite pour la radio » dit-il à propos de Aliza une dame enrobée avec des lunettes en cul de bouteille, qu’il trombine au nez et à la barbe de tous. C’est ça être un homme, un vrai, semble-t-il dire. Un homme, ça ne pleure pas, ça fait la guerre et ça cède à ses pulsions sexuelles.
Dès l’adolescence, face à ce modèle masculin qui n’en est pas un, le fils se renferme, ne donne plus accès à son monde intérieur et en jette la clef.
Grand-mère Zizi, elle, se taille les veines, le jour où elle reconnaît la voix de son fils Ezer à la radio pendant la guerre de 67. À l’antenne, le journaliste dit que l’officier que l’on vient d’entendre vient de mourir. Elle aussi rejoint l’album des secrets de famille : elle, son divorce et ses tenues extravagantes.
Il faut peut-être la mort de Ezer en 2019 pour que ces verrous sautent les uns après les autres. On dit que parfois, la mort d’un être cher est libératrice.
Cette biographie romancée, d’une écriture recherchée, passe au peigne fin la saga familiale et démêle les alliances inconscientes. Un très bon moment d’histoire israélienne moderne.
Le gorille, de Dory Ménor (Grasset), 320 pages, 23 euros.


