Habibi Beyrouth, de Manal Salamé (la tribu) est un roman vrai qui parlera à tous les exilés, comme en son temps Aimé Césaire, à travers son œuvre poétique « Cahier d’un retour au pays natal », s’adressait aux déracinés. Manal Salamé a lu Césaire : « C’est un texte fondateur pour qui veut comprendre le système de la colonisation et du protectorat (…) Le Liban a été un protectorat français (mandat en 1920 pour la Syrie et le Liban) qui a, comme toujours dans ce cas, adopté la culture des forces dominantes ».
Ce roman met en scène Amal, jeune franco-libanaise photographe, comme l’auteure. Elle revient au Liban après dix-sept ans d’absence et les deux explosions dans le port de Beyrouth en août 2020. Amal, cela signifie « espoir », mais avec « aml », l’espoir devient mou.
On embarque avec elle pour le pays du cèdre. À la rencontre de la société libanaise, de la ville bombardée aujourd’hui par les forces armées israéliennes, mais qui de tous temps a subi des guerres.
Être libanaise, comme l’auteure l’a dit sur le plateau de la Grande Librairie, c’est se réveiller tous les matins avec les images des réseaux, des messages de proches plus ou moins rassurants. La nuit, Amal entend des bombes dans sa tête.
Prétexte rationnel : elle doit retourner à Beyrouth pour faire établir une carte d’identité. De manière plus floue, elle veut retrouver ce pays, fragile et fatigué. Et vérifier si
ses souvenirs sont toujours aussi vivaces ? Elle est photographe. Capable de rester des heures à attendre la bonne lumière, le bon angle, dans une sorte de méditation. Capable aussi de retourner dix fois au même endroit, jusqu’à obtenir la bonne photo. C’est ce sens de l’image qui fait tourner les pages et permet de suivre le personnage pas à pas, dans son voyage géographique, mais aussi émotionnel. Amal- Manal a dû mettre de la distance entre ses souvenirs et elle-même, entre ce qui se raconte et ce qui se tait. Elle a dû se heurter au manque d’archives et de mémoire. « On écrit pour avoir le dernier mot ».
Le roman s’ouvre sur les sensations, la famille, les amis, l’amour de jeunesse, et cette langue qui lui échappe, qui évolue sans elle, puisque le Liban, à bout, peut disparaître un jour. Parce que l’arabe, langue paternelle, se transmet oralement, dans cette famille. Tradition orale, comme chez les griots. Il n’y a pas d’écrits après 1943, notamment depuis le pacte national libanais.
Avec Amal, on infiltre le quotidien des gens, du studio photo avec la salle réservée aux femmes voilées, au fiancé étudiant en audiovisuel, aux questions que l’on vous pose, au sujet de votre religion, de votre nom ou de votre ville de naissance. Et là, on est dans le 7e art, le cinéma libanais avec le film Caramel de Nadine Labaki, « sorte d’Almodovar oriental ».
« Souvenez-vous d’une chose, Amal », lui dit-on « en France comme au Liban, vous serez toujours arabe. Et musulmane ».
Ce texte a la force du reportage, dans sa précision, ses images et son immédiateté. En fond sonore, on entend la musique de Fairuz, la diva de la musique libanaise et moyen-orientale. Et quand on referme le livre, on ne peut s’empêcher de penser au film « Retour à Séoul » de Davy Chou, abrupt et direct, avec cette héroïne déjantée, Freddie, partie à la recherche de ses origines.
Habibi Beyrouth, de Manal Salamé (la tribu) 340 pages, 21 euros


