À l’occasion de la troisième édition du Printemps des libertés, organisée du 19 au 26 avril par l’Association culturelle berbère (ACB), son président, Areski Sadi, revient sur les engagements de la structure et les valeurs que cet événement entend porter. Entre mémoire, transmission et engagement citoyen, il défend une vision active de la culture, tournée vers le présent.
Nous sommes à la troisième édition du Printemps des libertés, organisée dans le cadre mémoriel du Printemps berbère. Cet événement relève-t-il encore d’un travail de mémoire ou s’inscrit-il désormais dans une dynamique intellectuelle et politique plus large ?
Areski Sadi : Nous ne nous inscrivons jamais dans une logique de « mémorial de musée ». Les printemps berbères de 1980 et de 2001 nous ont légué des valeurs intemporelles et universelles : la défense des langues, la vitalité démocratique, la liberté dans une société laïque et plurielle, ainsi que l’égalité entre les femmes et les hommes.
Ces principes restent aujourd’hui pleinement d’actualité, en France, en Algérie comme ailleurs dans le monde.
Dans un contexte marqué par des tensions récurrentes entre la France et l’Algérie, ainsi que par des débats persistants autour de l’intégration, quel rôle l’ACB entend-elle jouer auprès de la diaspora ?
Areski Sadi : Depuis 47 ans, l’ACB porte un même fil conducteur : la fraternité entre les peuples. Nous nous pensons comme un pont.
Un pont culturel, d’abord, à travers la musique, la poésie ou la gastronomie. Un pont économique aussi, tant les échanges entre les deux rives sont anciens et structurants. Mais surtout un pont humain, entre les parcours, les expériences et les sensibilités.
Nous encourageons la diaspora à s’engager dans la vie citoyenne, sous toutes ses formes — associative, syndicale, politique ou médiatique — en restant fidèle aux valeurs que nous défendons : laïcité, démocratie, égalité entre les femmes et les hommes, et fraternité.
Les tensions, aujourd’hui, sont davantage d’ordre gouvernemental que populaire.
La nouvelle génération franco-berbère revendique une double appartenance. Est-elle réellement apaisée ?
Areski Sadi : Nous mettons en avant des parcours de réussite qui incarnent cette double appartenance : ouvriers, universitaires, artistes, élus, étudiants… Ils sont présents dans tous les domaines de la société.
Lorsque cette double identité est assumée et vécue sans complexe, elle devient une force. Elle constitue même un rempart contre les récupérations idéologiques, qu’elles viennent de l’islamisme ou de l’extrême droite.
Déjà, Jean Amrouche écrivait :
«[…] Je suis le témoin d’un phénomène assez singulier, le résultat d’une greffe de culture française sur un rameau jailli de la plus ancienne souche humaine de l’Afrique du Nord. Berbère de race et resté en contact étroit avec les hommes de mon sang, je suis français par la formation spirituelle, et l’on peut voir en moi, unies d’une manière particulièrement intime la France et l’Afrique, d’une manière si intime qu’il m’est impossible de démêler ce que je dois à l’une et à l’autre. »
C’est en réalité le refoulement ou l’exacerbation excessive de cette double appartenance qui crée des tensions.
Comment éviter que la culture berbère ne soit réduite à une simple expression folklorique ?
Areski Sadi : Nous ne rejetons pas la fête ni les expressions populaires — toutes les cultures en ont besoin. Au contraire, nous les utilisons comme des moments de rassemblement.
Mais ces moments doivent aussi être des occasions de transmission : transmettre des idées, des valeurs, une vision.
On peut militer sérieusement sans se prendre au sérieux, dans un cadre convivial et fraternel.
Où situez-vous la frontière entre engagement culturel et positionnement politique ?
Areski Sadi : Depuis sa création, c’est-à-dire depuis 47ans, l’ACB fait le choix d’une culture engagée. Comme le disait Kateb Yacine, nos artistes sont aussi des « maquisards de la chanson ».
Nous croyons à une transformation progressive : par cercles concentriques, en touchant d’abord les individus, puis les groupes, et enfin la société dans son ensemble.
L’ACB peut-elle devenir un espace de convergence entre les différentes expressions amazighes ?
Areski Sadi : Nous ne raisonnons pas en termes de frontières. Nous affirmons une langue, des valeurs, une culture — et ceux qui s’y reconnaissent viennent à nous.
Cela peut être des Kabyles, des Touaregs, des Chleuhs, mais aussi d’autres publics, y compris non berbères.
La participation de figures bretonnes introduit un parallèle intéressant entre deux héritages culturels forts au sein d’États-nations centralisés. Ces convergences peuvent-elles permettre de repenser l’appartenance nationale autrement que comme une logique d’assimilation ? Peut-on aujourd’hui être pleinement français sans renoncer à ses héritages culturels ?
Areski Sadi : Nous défendons la pluralité et refusons la disparition des langues.
À l’heure où l’on protège la biodiversité naturelle, il serait paradoxal de laisser disparaître la diversité humaine. Les sociétés trop homogènes finissent souvent figées.
La nation doit être pensée comme un cadre commun, fondé sur des services — sécurité, éducation, santé — et des valeurs universelles — liberté, égalité, fraternité — accessibles à tous, indépendamment des origines culturelles.
Comment faire sortir la culture kabyle de l’entre-soi ?
Areski Sadi : Nous organisons des événements ouverts et transversaux : concerts mêlant différentes traditions, projections de films en langues minorisées, échanges culturels croisés…
L’objectif est simple : créer des ponts, encore et toujours.


