Au-delà de son titre, qui suggère une tension spirituelle entre judaïsme et christianisme, Shalom Jésus s’impose comme le récit d’un malaise plus profond : celui d’exister. Loin de se limiter à une question de foi, le texte explore une inquiétude diffuse, où l’individu se cherche, se perd parfois, et finit par se confronter à lui-même.
À travers Sarah Merguez, juive d’origine algérienne, Valérie Rodrigue donne chair à une figure familière : celle de l’individu assigné. Assigné à une origine, à une religion héritée, à une identité qu’il n’a pas choisie. À cette contrainte s’en ajoute une autre, plus intime encore : celle d’être femme dans un cadre social marqué par des logiques patriarcales. De cette double tension naît un trouble profond, qui dépasse le cadre du récit pour toucher à une expérience largement partagée.
Dans ce texte à forte dimension visuelle, Sarah se rêve un autre destin sous le nom de « Sophie Martin ». Derrière ce fantasme d’effacement se devine une intuition brutale : changer de nom, c’est peut-être échapper au regard des autres. Échapper à l’insulte, à la stigmatisation, à cette violence ordinaire qui la réduit à être une « sale juive ».
Derrière une écriture volontairement simple se déploie une réelle subtilité, qui permet au lecteur d’entrer rapidement dans l’univers de Sarah et d’en épouser les tensions intimes.
Le patronyme « Merguez », presque provocateur, peut sembler outrancier. Il fonctionne pourtant comme un révélateur. Il dit, en creux, l’expérience de millions d’individus dont le nom devient une frontière : un marqueur immédiat d’altérité, assignant chacun à une origine ou à une appartenance qu’il n’a pas toujours choisie.
Ainsi, Shalom Jésus dépasse le récit d’une conversion religieuse pour mettre en scène un enjeu plus essentiel : celui de l’existence libre. Car être différent, venir d’ailleurs, porter un nom, une histoire, c’est parfois être désigné avant même d’avoir choisi. L’ouvrage aurait alors presque pu porter un autre titre : celui de la liberté d’exister et de choisir.
Shalom Jésus, Valérie Rodrigue, Erick Bonnier Éditions, coll. « Encre d’Orient », 181 p., 19 €


