Einstein à Jérusalem, si c’était à refaire

Il faut avoir lu Brève histoire du conflit israélo-palestinien, dernier opus de Ilan Pappé, pour mieux aborder ce roman historique : Einstein à Jérusalem, de Simon Veille, publié aux Éditions La Tribu.

Terriblement actuel, ce texte nous invite à un voyage dans le temps. Nous sommes en 1952 : David Ben-Gurion propose à Albert Einstein la présidence d’Israël. Le vieux physicien refuse. Ses découvertes sur la relativité ont indirectement conduit à la création de la bombe atomique, puis à Bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki ; une responsabilité morale qui le hante jusqu’à la fin de sa vie. Alors, voir les Juifs israéliens tomber à leur tour dans le nationalisme le désespère.

Qu’est-ce que la relativité ? Einstein répond un jour à un journaliste égyptien :

« Une heure assis à côté d’une jolie femme semble durer une minute. Une minute assis sur un four brûlant semble durer une heure. »

Et voici ce qu’il dit au sujet du conflit :

« Il faut laisser Dieu en dehors de tout ça (…) Si Dieu a fait une promesse aux Juifs concernant la Palestine, alors c’est aussi ce même Dieu qui a installé les Palestiniens là-bas. »

Des décennies plus tard, Yitzhak Rabin dira à son tour, à New York en 1992 : « La Bible n’est pas un cadastre. »

Le roman nous entraîne ensuite à Prague, lors de soirées réunissant les plus grands physiciens de l’époque, où l’on débat autant de science que de Critique de la raison pure de Immanuel Kant. Puis vient Berlin. Einstein y évolue comme un personnage de roman : distrait, brillant, insaisissable. Son divorce avec Mileva y est également évoqué, dans une société où son apparence négligée et surtout sa non-judaïté lui seront reprochées. La mère d’Einstein intrigue discrètement en coulisses et finit par obtenir gain de cause.

1914 : l’Allemagne déclare la guerre à la France. Lui, qui se rend aux réunions en pyjama et en chaussons, ne fera pas l’armée : il est suisse, pas allemand.

1919 : Einstein devient une célébrité mondiale après la confirmation de sa théorie de la relativité générale, la plus grande avancée sur la gravitation depuis Isaac Newton.

Socialiste, profondément hostile aux nationalismes, il observe avec méfiance les premiers congrès autour de la « question juive » allemande et du projet d’un foyer en Palestine, sans véritable prise en compte de la population arabe déjà présente sur place.

Sa judaïté ? Einstein ne fréquente ni les synagogues ni les rabbins. Il mange des saucisses aux lentilles et accepte d’être « juif de papier » lorsque cela peut lui être utile. « Juif errant » est sans doute la définition qui lui correspond le mieux. Avec le temps, il comprend toutefois le besoin d’un refuge pour les Juifs d’Europe. Mais, profondément assimilé, il ne se sent jamais totalement concerné par le projet national. Pourtant, l’antisémitisme frappe déjà durement Berlin.

Son premier voyage en Palestine, encadré par la propagande sioniste, le fascine malgré tout. Les fermes collectives, les coopératives, la capacité des pionniers à bâtir impressionnent le savant. Mais Einstein n’apprendra jamais l’hébreu et ne s’installera jamais à Jérusalem. Fidèle à lui-même : toujours là où on ne l’attend pas. Même la forêt plantée en son honneur près de Jérusalem ne saura le convaincre.

Au fil des pages se dessine un Einstein iconoclaste, insoumis, parfois contradictoire. Une figure presque punk avant l’heure.

Einstein à Jérusalem, de Simon Veille, aux Éditions La Tribu, 352 pages, 21 euros.

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