Hier soir, j’ai pensé à Montréal. J’ai pensé au Plateau, à Saint-Laurent, au Mont-Royal, à ces rues où le français possède encore une musique particulière, une manière d’habiter le monde. Et j’ai pensé à cette phrase de de Gaulle, lancée en 1967 depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal : « Vive le Québec libre ! » Quelques mots ont parfois la mémoire longue.
Le Parti québécois vient de retrouver le pouvoir, douze ans après l’avoir quitté. Paul St-Pierre Plamondon devient le prochain premier ministre du Québec, à la tête d’un gouvernement minoritaire. Son parti obtient 59 sièges sur les 127 que compte l’Assemblée nationale, cinq de moins que la majorité absolue. Ce résultat ne signifie évidemment pas que les Québécois ont tous voté pour l’indépendance. La question souverainiste demeure loin de faire l’unanimité. Mais quelque chose vient de se produire : le Québec remet à nouveau la question de son avenir national au cœur de sa vie politique.
Et tout cela, depuis Paris, je le regarde avec une attention particulière. Parce que le Québec m’intéresse depuis longtemps pour une raison qui dépasse largement la politique canadienne. Il représente, à mes yeux, l’une des rares expériences contemporaines où une collectivité francophone vivant au milieu d’un univers majoritairement anglophone assume ouvertement la défense de sa langue, de sa culture et de sa capacité à décider de son avenir.
Le mot important est peut-être celui-ci : décider. Une langue ne survit jamais uniquement dans les dictionnaires. Elle survit dans les écoles, dans les administrations, dans les commerces, dans les entreprises, dans la culture, dans les familles et, surtout, dans la volonté politique de ceux qui la parlent. C’est ici que le Québec me ramène irrémédiablement à la Belgique. Je connais très bien Bruxelles. J’y ai mes habitudes, mes amis, mes rues. J’aime cette ville parce qu’elle est profondément proche de ce que je suis, parce qu’elle est multiple, parce qu’elle porte en elle cette extraordinaire histoire française et belge. Mais Bruxelles raconte aussi une autre histoire : celle d’une langue française qui a longtemps semblé naturellement dominante et qui ne peut plus considérer cette position comme acquise.
Le français reste aujourd’hui la langue la plus connue à Bruxelles. Mais les enquêtes linguistiques montrent également une évolution profonde du paysage : recul de la connaissance des deux langues officielles, progression de l’anglais et multiplication des langues parlées dans une ville devenue extraordinairement diverse. Et derrière Bruxelles, il y a la Flandre. Une Flandre qui a construit, génération après génération, une conscience linguistique et politique extraordinairement forte. Une Flandre qui a cessé depuis longtemps de considérer sa langue comme une simple affaire culturelle pour en faire un instrument de pouvoir, d’organisation territoriale et d’affirmation collective.
La Belgique fédérale elle-même porte la trace de cette longue transformation. L’ancien État unitaire de 1831 s’est progressivement transformé en un système complexe de régions et de communautés, largement structuré autour des réalités linguistiques. Pendant ce temps, une partie du monde francophone belge a parfois vécu sa langue comme une évidence. C’est peut-être là que se trouve la différence fondamentale avec le Québec. Au Québec, la question linguistique est devenue une question politique majeure parce que les Québécois ont compris que leur avenir collectif ne pouvait pas être dissocié de celui du français. En Belgique, le français a longtemps bénéficié d’un prestige historique qui a pu donner l’illusion qu’il resterait naturellement dominant. Cependant, la majorité des responsables politiques francophones, à l’exception peut-être d’Olivier Maingain, ne semble pas avoir conscience de la perte de prestige et de pouvoir de la Wallonie et de Bruxelles.
L’histoire ne garantit rien. Une langue peut être majoritaire dans une ville et perdre progressivement de son influence. Elle peut être parlée par des millions de personnes et reculer dans certains secteurs de la vie publique. Elle peut être culturellement prestigieuse et politiquement vulnérable.
C’est ce qui rend le vote québécois si intéressant depuis l’autre côté de l’Atlantique. Je ne sais pas ce que deviendra le projet souverainiste de Paul St-Pierre Plamondon. Le gouvernement qu’il va diriger devra composer avec une Assemblée sans majorité et avec une population québécoise traversée par des aspirations différentes. Mais une chose est certaine : le Québec vient de remettre sur la table une question que beaucoup de peuples préfèrent éviter jusqu’au jour où elle devient impossible à éviter. Qui sommes-nous ? Quelle langue voulons-nous transmettre ? Quel espace voulons-nous occuper ? Et surtout : voulons-nous encore décider nous-mêmes de ce que nous deviendrons ?
Je pense à René Lévesque. Je pense à de Gaulle. Je pense à cette vieille idée, finalement très simple, selon laquelle un peuple qui veut continuer d’exister doit d’abord avoir le courage de se penser lui-même. C’est peut-être cela que le Québec vient de rappeler à la Belgique francophone. Une langue que l’on aime est une langue que l’on défend. Une culture que l’on chérit est une culture que l’on transmet. Et un peuple qui ne veut pas devenir un simple souvenir doit, tôt ou tard, regarder son avenir en face.
Depuis Paris, je regarde donc Montréal avec cette affection particulière que j’ai pour cette terre française d’Amérique. Et je me dis que le Québec n’a peut-être pas seulement voté pour un gouvernement. Il a rouvert une porte.
Derrière cette porte, il y a une question immense : combien de temps une nation peut-elle attendre avant de décider de son propre destin ?


