Un foulard trop coloré, quelques cheveux visibles ou du maquillage. En Afghanistan, ces gestes ordinaires peuvent suffire à provoquer une arrestation. Entre juillet et septembre 2026, au moins 52 femmes et une jeune fille ont été arrêtées ou détenues à Kaboul et à Hérat pour avoir prétendument enfreint les règles vestimentaires imposées par les talibans. Ces chiffres, rendus publics le 8 octobre par la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA), pourraient être inférieurs à la réalité.
Les femmes concernées ont été libérées après plusieurs heures de détention. Mais l’enjeu dépasse la durée de leur privation de liberté. Dans une société où l’arrestation d’une femme peut entraîner une forte stigmatisation, la menace suffit parfois à modifier durablement les comportements.
Depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les talibans ont progressivement construit un système de restrictions qui ne concerne plus seulement la tenue vestimentaire. L’éducation, le travail, les déplacements et la présence des femmes dans l’espace public sont désormais soumis à des règles qui réduisent considérablement leur autonomie.
Le vêtement est devenu l’un des instruments les plus visibles de ce contrôle.
Une police chargée de surveiller les comportements
Les arrestations documentées par les Nations unies sont notamment liées à l’action du ministère taliban de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice.
Cette institution est chargée de faire respecter les normes morales définies par les autorités. Elle intervient dans les marchés, les rues et différents établissements pour contrôler les comportements considérés comme contraires à leurs prescriptions religieuses.
Les femmes peuvent être sanctionnées pour ne pas porter le chador exigé localement, laisser apparaître leurs cheveux ou sortir sans mahram, un accompagnateur masculin appartenant à leur famille.
La mission onusienne rapporte également des insultes, des menaces et des violences physiques, notamment contre des commerçantes.
Ces pratiques ne sont pas nouvelles. En juin 2026, à Hérat, au moins trente femmes avaient déjà été arrêtées pour des infractions présumées aux règles vestimentaires. Lorsque des habitants avaient manifesté contre ces interpellations, les forces de sécurité avaient fait usage d’une violence que les Nations unies ont dénoncée.
Le contrôle de la tenue féminine ne relève donc pas simplement d’une réglementation administrative. Il s’accompagne d’un dispositif coercitif destiné à imposer l’obéissance.
La religion transformée en obligation politique
Les autorités talibanes présentent leurs prescriptions comme l’application de leur interprétation de la loi islamique. Cette justification religieuse occupe une place centrale dans leur conception du pouvoir.
Mais une question fondamentale se pose : que devient une pratique religieuse lorsqu’elle cesse d’être un choix pour devenir une obligation sanctionnée par l’État ?
Le port du voile peut relever d’une conviction personnelle, d’une tradition familiale ou d’une pratique spirituelle librement assumée. Il ne possède cependant pas la même signification lorsqu’une femme risque d’être arrêtée pour avoir refusé de s’y conformer.
La contrainte transforme alors un comportement religieux en instrument de discipline sociale.
Il serait également réducteur de présenter cette situation comme l’expression uniforme de l’islam. Les interprétations des prescriptions vestimentaires varient considérablement selon les traditions, les sociétés et les croyants. Les politiques des talibans relèvent d’une organisation particulière du pouvoir, qui impose sa propre lecture religieuse à l’ensemble de la population.
La liberté de conscience suppose précisément qu’une autorité ne puisse contraindre une personne à pratiquer une religion, ni lui imposer la manière dont elle devrait la pratiquer.
En Afghanistan, cette liberté se trouve directement confrontée à un système dans lequel la conformité religieuse est devenue une condition de la participation à la vie publique.
Disparaître progressivement de l’espace public
La question vestimentaire ne peut être isolée des autres restrictions imposées aux Afghanes.
Depuis 2021, les filles ont été privées de l’enseignement secondaire et les femmes exclues des universités. Leur accès à de nombreuses professions a été limité ou interdit. Leurs déplacements et leur participation aux activités publiques font l’objet de contrôles croissants.
Ces décisions produisent des conséquences qui se renforcent mutuellement.
Une fille privée d’éducation dispose de moins de perspectives professionnelles. Une femme empêchée de travailler devient davantage dépendante économiquement. Celle qui ne peut circuler librement rencontre des difficultés supplémentaires pour accéder aux soins, aux services ou aux activités sociales.
Le contrôle du vêtement s’inscrit dans cette même logique : il conditionne la possibilité d’apparaître dans l’espace public.
À Hérat, des témoignages recueillis lors des arrestations de juin décrivaient des rues où la présence féminine avait fortement diminué. Certaines femmes hésitaient à sortir, y compris pour effectuer des achats indispensables.
La peur de l’arrestation peut ainsi produire un résultat que la loi ne formule pas toujours explicitement : le retrait des femmes de la vie quotidienne.
Une répression qui dépasse les femmes
Le dernier rapport trimestriel des Nations unies montre que les autorités talibanes surveillent également les comportements masculins.
La longueur de la barbe, certaines coupes de cheveux, l’écoute de musique ou la participation aux prières collectives peuvent entraîner des sanctions.
Ce constat éclaire la nature du système. Il ne s’agit pas uniquement de réglementer l’apparence des femmes, mais de soumettre les comportements individuels à une conception officielle de la moralité.
Les femmes subissent néanmoins des restrictions particulièrement étendues, qui affectent simultanément leur liberté de mouvement, leur accès à l’éducation, leur autonomie économique et leur participation à la société.
Le contrôle des apparences révèle ainsi une ambition politique plus large : faire de la conformité aux prescriptions des autorités une condition de la vie sociale.
La résistance malgré les risques
Face à ces restrictions, les Afghanes ne sont pas restées silencieuses.
Depuis le retour des talibans, des militantes ont organisé des manifestations, diffusé des témoignages et poursuivi leurs activités de défense des droits malgré les arrestations et les intimidations.
En juin dernier, la contestation des arrestations de femmes à Hérat a provoqué une intervention violente des forces de sécurité. Les Nations unies ont confirmé la mort d’au moins une personne et plusieurs blessés lors de ces événements.
La répression rend les mobilisations publiques particulièrement dangereuses. Elle ne signifie pourtant pas que toute résistance a disparu.
Des femmes continuent de défendre leur droit à l’éducation, de documenter les restrictions qu’elles subissent et de faire entendre leurs revendications depuis l’intérieur du pays ou l’exil.
Il importe de ne pas les réduire à la seule condition de victimes. Elles demeurent des actrices de leur propre émancipation, même lorsque les moyens de s’organiser leur sont progressivement retirés.
Une question de droits universels
La situation afghane soulève enfin une interrogation sur la capacité de la communauté internationale à défendre les droits fondamentaux lorsque les autorités d’un pays les subordonnent à des prescriptions religieuses.
L’Afghanistan reste lié à des engagements internationaux en matière de droits humains. Les experts des Nations unies rappellent que les autorités de fait doivent respecter les principes de non-discrimination, de liberté de circulation et de protection contre les arrestations arbitraires.
Mais les condamnations diplomatiques ne suffisent pas à modifier les conditions de vie des femmes.
La difficulté consiste à maintenir la pression sur les autorités sans aggraver la précarité d’une population déjà confrontée à une crise humanitaire majeure. Elle suppose également de soutenir les organisations afghanes qui défendent les droits des femmes et de préserver les possibilités d’éducation, d’information et d’assistance.
Les arrestations pour un foulard coloré ou du maquillage peuvent sembler dérisoires lorsqu’elles sont considérées isolément. Elles ne le sont pas.
Elles révèlent jusqu’où peut aller un pouvoir lorsqu’il prétend déterminer les comportements légitimes au nom de la morale religieuse.
Car derrière la question du vêtement se trouve celle de la liberté elle-même : la possibilité, pour une femme, de disposer de son corps, de circuler, d’étudier, de travailler et d’exister dans l’espace public sans avoir à demander la permission.
En Afghanistan, cette liberté demeure aujourd’hui l’objet d’une lutte quotidienne.


