Entretien. Valérie Rodrigue : « On peut choisir sa vie, quitte à rompre des liens toxiques »

Dans Shalom Jésus, Valérie Rodrigue explore les tensions entre identité, héritage et liberté. À travers le parcours de Sarah Merguez, son héroïne, l’autrice propose un récit intime aux résonances universelles. Entretien.

À la lecture de Shalom Jésus, on perçoit une dimension intime, presque autobiographique. Dans quelle mesure Sarah Merguez vous ressemble-t-elle ? Peut-on lire ce roman comme une forme de récit personnel ?

Valérie Rodrigue : Shalom Jésus est présenté par l’éditeur comme un récit. C’est plutôt un chemin de vie. Étant romancière, je n’écris pas des livres-cris, bruts de décoffrage. Si je pars de faits réels, j’aime construire une histoire, une intrigue, des personnages, et trouver la musique propre à chaque livre.
Tout est vrai dans Shalom Jésus, mais il y a une part de fiction, environ 20 %. Sarah, c’est moi dans les grandes lignes, mais, sous ma plume, elle a pris son indépendance.

Le roman met en scène un passage du judaïsme au christianisme, mais ce déplacement semble dépasser la simple question de foi. Selon vous, changer de cadre religieux permet-il réellement de s’émanciper, ou s’agit-il d’une autre manière d’habiter une structure déjà contraignante ?

Valérie Rodrigue : C’est d’abord un récit romancé autour de la conversion religieuse. Cette petite fille solitaire et mal aimée s’adresse à un « grand-père du ciel », avec son langage d’enfant. Elle grandit ensuite entourée de figures chrétiennes positives : une camarade qui lui offre une croix, une nourrice qui enseigne le catéchisme, puis, à l’âge adulte, un ami prêtre engagé auprès des bidonvilles roms, ou encore une tante déjà convertie.
Dans un second temps, il y a une véritable attirance pour le Nouveau Testament, pour un Dieu incarné, pour la figure du Christ et son message : « aimez-vous les uns les autres », qui m’a semblé plus supportable que la loi du talion.
Enfin, il y a aussi une dimension politique. Après le 7 octobre et Gaza, j’ai ressenti un basculement. Si être juif, c’est être pourchassé ou pourchasser, alors je refuse ce cadre.

Derrière le récit intime, on perçoit une portée plus large, presque politique, autour de l’identité, de l’assignation et du regard social. Aviez-vous dès le départ l’intention d’inscrire ce texte dans une réflexion plus universelle ?

Valérie Rodrigue : Dans mes livres, notamment ceux qui ont une résonance politique, j’aime raconter la petite histoire dans la grande. On appartient toujours à un lieu et à une époque. Je raconte ici la France des années 1970, avec peu d’ouverture à l’autre, puis celle des années Mitterrand et de Coluche. C’est aussi le récit d’une époque.

Le choix du nom « Merguez » pour le personnage principal peut surprendre. Doit-on y voir une caricature, une provocation, ou un procédé volontaire ?

Valérie Rodrigue : J’ai voulu écrire ce livre comme à travers une loupe, avec une image déformée. « Merguez » vient directement de mon enfance : on m’appelait « Rodriguez-Merguez » ou « sale juive ». Il fallait donc grossir le trait pour rendre toute la violence des relations humaines.
Ce nom participe aussi à la construction psychologique de Sarah : un vide, un judaïsme vécu comme vide, des deuils mal faits. Elle devient une jeune femme borderline, en proie à des addictions et à un dédoublement de personnalité. C’est d’ailleurs pour cela que le livre est écrit à la deuxième personne du singulier.

Votre roman interroge une tension forte entre héritage et liberté. Peut-on réellement se construire en dehors de ce que l’on a reçu ?

Valérie Rodrigue : Avec une longue psychanalyse, oui. Il m’a fallu des années pour me défaire de mon éducation — beaucoup de devoirs, peu de droits — et de l’aliénation liée à mes parents, eux-mêmes marqués par la guerre d’Algérie et l’exil.
On ne choisit pas tout, mais on peut choisir sa vie, au moins en partie : croire ou ne pas croire, changer de cadre, rejoindre une communauté dans laquelle on se sent en accord. À la messe, on me parle d’amour. Je n’ai pas retrouvé cela dans le judaïsme, que j’ai vécu surtout à travers des interdits.

Sarah cherche à devenir « Sophie Martin », comme si changer de nom pouvait suffire à changer de vie. Est-ce une illusion ou une nécessité ?

Valérie Rodrigue : Sophie Martin, c’est son double acceptable, une figure de normalité. Une « bonne petite Française ». En inventant ce second moi, elle construit ce que l’on appelle un faux self : une personnalité de surface, présentable, quand tout est fragilisé à l’intérieur. C’est une stratégie de survie.

Si vous deviez résumer le message central de Shalom Jésus en une idée ?

Valérie Rodrigue : On peut choisir sa vie, quitte à rompre avec des liens toxiques, même familiaux.

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