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Chronique. De gauche ou de droite ? Mauvaise question !

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Cela fait quelque temps que je me pose une question : suis-je de gauche ou de droite ?
En apparence, la réponse devrait être simple. En réalité, elle l’est de moins en moins.

Ces dernières années, on a vu apparaître des constructions politiques de plus en plus difficiles à classer. Des courants qui mélangent les références, les discours et parfois même des positions totalement contradictoires. L’islamo-gauchisme, le macronisme en France, ou encore la badissiya-novembriya en Algérie, cette lecture officielle de l’histoire nationale qui tend à réduire tout un peuple à une matrice essentiellement arabo-islamique, en laissant de côté une partie de ce qu’il est et de ce qu’il a été.

Plus j’observe tout cela, plus le vieux clivage gauche-droite me paraît vide. Ou plutôt, vidé de son sens.
Parce qu’au fond, derrière les grands discours, on retrouve de plus en plus souvent les mêmes choses : le calcul électoral, les alliances de circonstance, les équilibres de pouvoir et les intérêts du moment.

On peut défendre certaines idéologies au nom de l’ouverture, de la tolérance ou du progrès, alors même qu’elles contredisent les valeurs que l’on prétend défendre.
Ailleurs, au nom de la souveraineté ou de l’identité, on peut décider d’effacer progressivement une langue de l’espace public sans même se poser les bonnes questions. Comme si une langue n’était qu’un outil administratif qu’on pouvait remplacer du jour au lendemain.
Une langue, ce n’est pas seulement un moyen de communication. C’est aussi une manière de penser, d’apprendre, de transmettre, de raconter, de se souvenir. L’affaiblir volontairement, c’est couper les générations futures d’une partie de leur patrimoine et de leur propre histoire. C’est aussi bouleverser les écoles, les administrations, les universités, et surtout les trajectoires intellectuelles, sociales et professionnelles de celles et ceux qui les fréquentent.

Une langue, on ne la visite pas comme un lieu étranger. On y grandit, on y pense, on y transmet une partie de soi. Lorsqu’on la retire à un peuple, on lui retire aussi une partie de ce qu’il peut transmettre.

C’est là que je reviens à ma question de départ.

Avant d’être une affaire d’étiquettes, la politique est d’abord une affaire de valeurs. C’est parce que des visions différentes de la société se sont affrontées que l’on a fini par parler de gauche et de droite.

En France, ces termes viennent de la Révolution et de la place occupée par les différentes forces politiques dans les assemblées. À gauche se trouvaient davantage ceux qui soutenaient les transformations révolutionnaires et la limitation du pouvoir monarchique. À droite, ceux qui défendaient davantage l’ordre traditionnel et monarchique.
Aux États-Unis, l’histoire politique s’est construite autrement, autour d’autres fractures : la place du pouvoir fédéral, l’esclavage et son abolition, les droits civiques, le rôle de l’État dans l’économie ou encore les libertés individuelles.

Les contextes changent, les clivages aussi. Mais derrière tout cela, il y a toujours la même chose : des conceptions différentes de la société.

Donc des valeurs.

Et ces valeurs ont produit des livres, des doctrines, des débats, des philosophes, des économistes, des militants. Des générations entières ont réfléchi à la liberté, à la justice, à l’égalité, à la nation, à la démocratie, à l’autorité, à la solidarité ou à l’émancipation.
Avant de devenir des étiquettes, la gauche et la droite étaient surtout des idées.

Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’on a fait le chemin inverse.

Les intérêts ont remplacé les valeurs.

L’électoralisme est devenu presque une doctrine à lui seul.

On fabrique des projets incohérents, des coalitions qui n’ont parfois plus grand-chose en commun et des discours qui changent selon les circonstances, les sondages ou le public auquel on s’adresse.

Et lorsqu’on demande un peu de cohérence, certains ressortent des positions vieilles de plusieurs décennies, parfois nées dans un contexte qui n’a plus rien à voir avec le nôtre.

Comme s’il fallait être de gauche sur tout parce qu’on se dit de gauche.
Être de droite sur tout parce qu’on se dit de droite.
Défendre une idée parce qu’elle vient de son camp, et rejeter celle d’en face avant même de l’avoir examinée.
À ce stade, ce n’est plus vraiment de la pensée politique. C’est de l’appartenance.

Alors je reprendrai simplement cette phrase de Saïd Sadi :

« Vous me reprochez de vouloir moraliser la politique. Je plaide coupable. Défendez vos idées et acceptez que j’en fasse autant. »

Et finalement, c’est peut-être là que se trouve ma réponse.

Suis-je de gauche ou de droite ?
Je n’en sais rien.

Et franchement, cela m’importe de moins en moins.

Ce qui m’importe, ce sont mes idées.

La laïcité. L’amazighité. L’égalité entre les femmes et les hommes. L’égalité des chances. La liberté de conscience. La liberté d’expression. Les libertés individuelles. L’attachement à la culture et à l’histoire, sans en faire des prisons identitaires. Le droit d’un peuple à préserver ce qu’il a reçu, mais aussi à évoluer.
Et surtout l’idée d’une société dans laquelle aucune religion ne dicte la loi commune, dans laquelle l’État ne décide pas de ce que chacun doit penser, et dans laquelle on ne sacrifie pas ses principes pour quelques voix supplémentaires.

On pourra ensuite décider de me classer à gauche, à droite, au centre ou ailleurs.

Cela m’importe peu.

Ce sont les idées qui m’intéressent.

Les étiquettes, je les laisse à ceux qui n’ont plus rien à mettre dedans.

Et si le retour de Saïd Sadi ouvrait enfin le débat ?

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Depuis l’annonce du retour du docteur Saïd Sadi en Algérie, les réactions se multiplient. Les uns saluent le retour d’une figure majeure de la scène politique nationale, les autres s’interrogent sur le moment choisi ou sur sa portée. Ces interrogations sont légitimes. Elles témoignent surtout d’une chose : le débat politique n’a jamais totalement disparu. Il attend simplement de retrouver un espace où s’exprimer.

Car, au fond, la véritable question n’est pas celle du retour d’un homme. Elle est de savoir ce que ce retour révèle de l’état de notre vie politique.

Sept ans après son départ, l’Algérie a profondément changé. Le Hirak, qui avait suscité un immense espoir de renouveau démocratique, appartient désormais à l’histoire. Il a démontré la maturité politique d’une partie importante de la société et sa volonté de changement pacifique. Mais il a également laissé de nombreuses interrogations. Quel bilan en tirer ? Pourquoi n’a-t-il pas permis l’émergence d’une nouvelle offre politique ? Pourquoi les partis continuent-ils à peiner à retrouver leur rôle de médiation entre la société et les institutions ? Ces questions méritent d’être posées sans passion ni procès d’intention.

Dans le même temps, le paysage démocratique a évolué. Les espaces de confrontation des idées se sont réduits, les débats publics se sont appauvris et la vie politique semble parfois céder la place aux polémiques, au détriment de la réflexion de fond. Une démocratie ne peut pourtant se construire durablement sans pluralisme, sans contradiction et sans la possibilité d’exprimer des visions différentes de l’avenir du pays.

Le retour de Saïd Sadi intervient également dans un contexte où les débats identitaires et linguistiques connaissent un regain d’intensité. La place du français en Algérie, le développement de l’anglais, la consolidation du tamazight et le rôle de l’arabe sont devenus des sujets hautement politiques. Pourtant, une langue n’est pas une allégeance. Elle est aussi un héritage, un outil de savoir, un moyen de création et un vecteur d’ouverture.

Le français, qu’on le veuille ou non, fait partie de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Une partie importante de la pensée politique nationale, de la littérature, de la recherche scientifique et des textes fondateurs du mouvement national s’est exprimée dans cette langue. Reconnaître cette réalité historique ne retire rien à la place de l’arabe ni à celle du tamazight. Au contraire, cela revient à accepter la complexité de notre histoire plutôt qu’à la simplifier.

Cette même exigence de lucidité devrait nous conduire à revisiter sereinement d’autres pages de notre histoire : le rôle des différents courants du mouvement national, les divergences qui ont traversé la guerre de Libération, l’héritage des Oulémas, la Plateforme de la Soummam ou encore les choix politiques opérés après l’indépendance. Une nation sûre d’elle-même n’a pas peur de regarder son passé dans toute sa complexité.

L’Algérie n’a pas besoin d’un consensus artificiel. Elle a besoin d’un débat exigeant, libre et respectueux. Un débat où les idées l’emportent sur les étiquettes, où l’argument remplace l’invective et où l’histoire est étudiée plutôt qu’instrumentalisée.

Au-delà du fait que Saïd Sadi a pleinement le droit de rentrer dans son pays, comme tout citoyen algérien, son retour peut être l’occasion de rouvrir ces grands débats autour de l’Algérie que nous voulons construire. Si ce retour contribue à redonner de la vigueur au débat démocratique, à encourager la confrontation des idées et à réhabiliter la réflexion politique, alors il aura déjà produit un effet positif. Car ce dont l’Algérie a aujourd’hui le plus besoin n’est pas d’une nouvelle querelle entre personnalités, mais d’un nouveau souffle pour sa vie politique, intellectuelle et démocratique.

Dix femmes, dix luttes, dix pays, dans « Les Échappées »

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À la tête de deux agences de communication parisiennes, Renaud Blondel est aussi un grand voyageur. Dans ce récit bref, presque au format snack, on traverse des atmosphères, des paysages, des odeurs. Mais surtout, on entre dans des réalités sociales et politiques où la condition féminine se heurte encore aux traditions, aux violences et aux dominations.

L’auteur retrace la vie de Yayi, femme pêcheuse au Sénégal, dans un métier longtemps réservé aux hommes ; de Hiyori, femme sumo au Japon, qui s’approprie là encore un bastion masculin ; de Nadia, Afghane, qui réussit à mener une carrière sportive aux États-Unis ; de Teodora, détenue au Salvador après une IVG ; et de plusieurs autres femmes aux trajectoires cabossées.

Mais il y a, dans ces récits, une forme de lumière : toutes ces femmes, après avoir subi l’injustice, ont trouvé la force de militer pour améliorer la condition féminine dans leur pays.

De retour du Tadjikistan, Renaud Blondel nous confie avoir eu le déclic de ce livre en découvrant dans la presse le destin de Ji, transfuge de la Corée du Nord vers la Corée du Sud. Après son propre voyage en Corée du Nord, il est frappé par cette histoire : celle d’une femme passée par les camps de rééducation, la misère, puis par les dangers de la fuite, ces femmes étant souvent la proie de proxénètes chinois après le passage de la frontière. Aujourd’hui, Ji vit à Séoul. Activiste, elle dirige des associations d’aide aux Nord-Coréens.

Quant à Zita, originaire des Philippines, elle a vécu des années comme esclave moderne auprès d’une famille aisée du 16e arrondissement de Paris. Comme tant d’autres. Mais sa voix à elle est singulière, car elle possède depuis toujours ce recul qui lui permettra de riposter. Les Vidal sont une famille bourgeoise ordinaire, de celles qui donnent aux associations locales et préparent des gâteaux pour la kermesse de l’école. Bonne d’enfant, femme de ménage, Zita est corvéable du matin au soir. Les Vidal lui confisquent son passeport et la paient quand bon leur semble. La fuite sera son salut. Une association lui vient en aide. Zita découvre alors qu’elle a des droits, pas seulement des devoirs. Elle deviendra la porte-parole des victimes de la traite des êtres humains.

Autre histoire édifiante, qui concerne hélas tant de femmes : celle de Laxmi, Indienne défigurée par une attaque à l’acide. Aujourd’hui, Laxmi, avec son visage reconstruit, représente aussi une autre image de la beauté indienne. Son combat a contribué à faire évoluer la loi et à durcir les peines contre les auteurs d’attaques à l’acide.

Les Échappées, de Renaud Blondel, éditions Erick Bonnier, 192 pages, 18 euros.

Des poings à la tête bien faite : Frapper juste de Sarah Ourahmoune — Éditions des Équateurs

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Qui est Sarah Ourahmoune ? Une jolie brune très active sur les réseaux sociaux. Une, deux, une, deux, elle filme ses entraînements fitness à la maison. Dans ce récit, Frapper juste, que l’on devrait faire circuler dans les écoles, l’autrice s’emploie à démontrer en quoi le noble art construit une personnalité équilibrée.

Mais Sarah O., c’est d’abord cette Française, championne du monde de boxe anglaise parmi les plus médaillées. Et vice-championne olympique. Une tête bien faite aussi, pas seulement une droite efficace, puisque la sportive a pu intégrer les filières réservées aux athlètes et sortir de Sciences Po Paris avec un master en communication.

En dehors de ses fonctions dans divers conseils d’administration, elle a développé en 2011 Boxer Inside, association dont la mission est d’utiliser les valeurs positives de la boxe — endurance, ténacité, empathie, faculté d’adaptation, sens de l’observation — comme levier d’engagement durable, sur le plan mental comme sur le plan physique.

Cela s’adresse aux cadres en entreprise. Pour le manager, le sport aide à la gestion des équipes, comme le coach fait des feed-back pendant la minute de repos. Le programme est aussi adapté à la jeunesse. Les conférences, formations et aides aux devoirs dans ses clubs à Aulnay-sous-Bois, au Blanc-Mesnil et à Paris 13e sont dispensées dans des salles de coworking. Une académie accueille les jeunes de 10 à 17 ans à la journée, pour des ateliers autour de la prise de parole, de la gestion financière, de l’engagement citoyen, ainsi qu’une sensibilisation à la précarité et à l’environnement.

Elle multiplie les compétences : ambassadrice de l’inclusion par le sport, consultante pour Eurosport aux JO de Tokyo 2020.

Il faut dire que Sarah a été à bonne école.

Ado, elle est réservée. Sa mère l’encourage à tâter des arts martiaux pour mieux s’affirmer. Elle pousse la porte de Boxing Beats, la salle de boxe de Saïd Bennajem à Aubervilliers (93). À l’époque, avant 1997, la boxe est interdite aux femmes en compétition. Saïd l’encourage, la valorise, la forme. Avant l’heure, l’entraîneur et boxeur enseigne la boxe, mais propose aussi du soutien scolaire dans une salle aménagée au-dessus des rings. Il se fait le relais entre l’école et les parents. La boxe et le foot ont toujours été l’école de la deuxième chance.

Douée pour la boxe, Sarah en fait son métier. Sa plus belle réussite professionnelle ? « Pouvoir rester dans ma passion et développer des programmes pour les femmes et pour les hommes. » Pour anecdote, le doyen de ses cours a 70 ans. Pendant la mise de gants, il fait du vélo statique. Chacun son niveau et ses attentes.

En 2021, elle lance un programme d’empowerment pour les femmes, « Les Puncheuses », qui mêle boxe et développement personnel et professionnel. Résultat : ses clubs sont pleins de jeunes et de moins jeunes, de femmes sans emploi, employées ou cadres, qui souhaitent bénéficier d’un enseignement physique axé sur la prise de parole et l’émancipation. « Notre credo : démocratiser la boxe, pas fabriquer des champions. »

Ça transforme, la boxe. On prend sa place sur un ring, on se regarde en face, on transpose ces acquis dans la vie quotidienne. Outil d’émancipation aussi pour les femmes qui n’osent pas la mise de gants avec des hommes, pour des questions de crainte, de sentiment d’insécurité. Petit à petit, elles changent souvent d’optique et prennent davantage confiance en elles. C’est ainsi que l’on peut voir un cours où une femme en mini-brassière et une autre voilée se lancent des directs ou des uppercuts. C’est cela, l’inclusion : le sport comme levier d’affirmation de soi.

La Légion d’honneur lui est remise en 2023.

Frapper juste, de Sarah Ourahmoune, Équateurs, 144 pages, 16 euros.

Crédit photo : Marie Lopez-Vivanco

Algérie 2026 : le pouvoir sans adversaire

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Le pouvoir cherche à contrôler l’opposition, dit-on. Les exclusions de candidats, les recours devant la justice et les polémiques autour de l’ANIE ont une nouvelle fois alimenté cette accusation.

Peut-être.

Mais avant de s’interroger sur le contrôle de l’opposition, encore faut-il répondre à une question plus fondamentale : de quelle opposition parlons-nous ?

Les délais de recours sont désormais dépassés. Les listes sont connues. Les candidats sont en campagne. Pourtant, un constat s’impose : aucun parti d’opposition démocratique n’est aujourd’hui capable de couvrir l’ensemble du territoire national.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Sur les 77 circonscriptions électorales que compte l’Algérie, le FFS n’a présenté que 27 listes. Le RCD, qui fut l’une des principales forces d’opposition du pays, n’en présente que 8, dont seulement 6 sur le territoire national. Même en ajoutant les formations islamistes, qu’il est difficile de considérer comme porteuses d’un même projet politique, aucun pôle d’opposition n’est capable de couvrir l’ensemble du pays.

Comment parler d’un programme national lorsqu’on n’est pas en mesure de présenter des candidats sur l’ensemble du territoire ?

Comment prétendre gouverner un pays dont on est absent dans la majorité des circonscriptions ?

Dans les années 1990, malgré la violence, malgré le terrorisme, malgré une situation nationale dramatique, les principales forces d’opposition portaient une ambition claire : gouverner l’Algérie. Le FFS de Hocine Aït Ahmed et le RCD de Saïd Sadi s’adressaient à l’ensemble du pays. Ils ne cherchaient pas seulement à exister politiquement. Ils prétendaient constituer une alternative.

Cette ambition semble aujourd’hui avoir disparu.

Le FFS paraît s’être progressivement installé dans un rôle d’accompagnement du système plus que de contestation. Quant au RCD, son affaiblissement ne se résume pas au faible nombre de listes déposées. Il est le résultat d’années de crises internes, de choix stratégiques contestés, de divisions et d’un isolement croissant. Le chiffre de huit listes n’est pas la cause du problème. Il en est le symptôme.

À cette fragilité des partis s’ajoutent des dizaines de listes indépendantes dispersées d’une wilaya à l’autre. Chacune défend ses priorités, ses préoccupations et parfois ses ambitions personnelles. Mais un Parlement n’est pas une assemblée de revendications locales. C’est une institution nationale où se construit un rapport de force.

Or la politique parlementaire obéit à une règle simple : sans majorité, il n’y a pas de pouvoir.

Depuis des décennies, les majorités parlementaires sont dominées par le FLN et ses alliés. Quelques députés peuvent intervenir, dénoncer, proposer ou alerter. Mais sans coalition, sans stratégie commune et sans perspective majoritaire, leur influence reste limitée.

Dans toute démocratie parlementaire, une majorité se construit. Elle repose sur des alliances, des compromis et une vision commune. En Algérie, cette logique semble ne pas exister.

On préfère souvent les déclarations aux constructions durables. Les slogans à l’implantation territoriale. Les réactions sur les réseaux sociaux au travail patient d’organisation politique.

Bien sûr, les obstacles administratifs existent. Bien sûr, les décisions contestables du pouvoir existent. Personne ne peut les nier.

Mais ils n’expliquent pas tout.

Les boycotts successifs ont également laissé des traces. Pensés comme des actes de résistance, ils ont parfois privé certains partis de leurs élus locaux, de leurs relais de terrain et de leur capacité de mobilisation. Une stratégie peut être moralement défendable tout en produisant des effets politiques désastreux.

Le pouvoir veut contrôler l’opposition, dit-on.

Peut-être.

Mais le véritable problème de ces législatives est peut-être ailleurs.

Rarement depuis l’ouverture politique de 1989 les forces d’opposition n’ont paru aussi fragmentées, aussi isolées et aussi éloignées de toute perspective de conquête du pouvoir.

Le drame de cette élection n’est pas l’absence d’alternance. L’Algérie a connu d’autres scrutins sans alternance.

Le drame est qu’aucune force politique ne semble aujourd’hui en mesure de prétendre sérieusement gouverner le pays.

Le pouvoir paraît sans adversaire.

Non parce qu’il est devenu invincible.

Mais parce que ceux qui prétendent lui faire face ont cessé de construire les instruments nécessaires pour le remplacer.

À bord du Bus Palladium, le club rock devenu légende

Aujourd’hui, le Bus Palladium est devenu un hôtel cinq étoiles. Pourtant, l’esprit de ce que fut « le Bus » flotte encore dans les lieux : celui d’un véritable temple du rock parisien.

De l’époque, la mythique discothèque en sous-sol a conservé sa boule à facettes. Les murs en béton brut, les poignées de porte en forme de micro, les interrupteurs inspirés des amplis, ainsi que les collections de vinyles et de cassettes audio, rappellent les années 1980. Dans les chambres, les peignoirs couleur camel donnent des airs de rock star, tandis que les jeux de lumière évoquent les scènes de concert.

De 2010 à 2022, Cyril Bodin en fut le directeur artistique. Le club doit d’ailleurs son nom aux navettes nocturnes mises à disposition des banlieusards pour rejoindre Paris.

En 1965, le Bus est le royaume du jerk — ou plus précisément du monkiss. Un mode d’emploi de cette danse y est même distribué. Tout Paris vient alors se déhancher dans ce haut lieu des beatniks, « plein de beatniks, de monkiss, de patchouli et de clopes plus ou moins bien roulées ».

Déjà salle de concerts, le Bus fédère très tôt les amateurs de musique live. À cette époque, Stone et Charden comptent parmi les habitués des lieux.

Puis arrive le Le Palace, qui porte un coup dur au club : une partie des fidèles déserte le Bus. Mais quelques mois plus tard, les bacheliers des beaux quartiers s’y installent à leur tour, redonnant un nouveau souffle à l’établissement.

Le succès du Bus doit beaucoup à Josy, figure incontournable des nuits parisiennes, souvent décrite comme « la Régine du coin ». Physionomiste, puis caissière avant d’être propulsée à la direction, elle devient l’âme même du club. Car une boîte de nuit, ce sont avant tout les gens qui la font vivre : son personnel comme son public.

C’est également ici qu’Alain Bashung reçoit le Bus d’Acier en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. Plus tard, Carte de Séjour devient le premier groupe de rock français à chanter en arabe. Peu à peu, la new wave, le reggae puis le jazz-rock remplacent le jerk des débuts.

Le cinéma s’invite lui aussi dans cette aventure nocturne : Éric Rohmer, Fabrice Luchini ou encore Cédric Klapisch viennent s’y encanailler.

Car au fond, le Bus Palladium reste avant tout une longue histoire d’amitié, de musique et de nuits parisiennes.

La véritable histoire du Bus Palladium, de Cyril Bodin, publié aux Éditions Erick Bonnier, 250 pages, 21 euros.

Einstein à Jérusalem, si c’était à refaire

Il faut avoir lu Brève histoire du conflit israélo-palestinien, dernier opus de Ilan Pappé, pour mieux aborder ce roman historique : Einstein à Jérusalem, de Simon Veille, publié aux Éditions La Tribu.

Terriblement actuel, ce texte nous invite à un voyage dans le temps. Nous sommes en 1952 : David Ben-Gurion propose à Albert Einstein la présidence d’Israël. Le vieux physicien refuse. Ses découvertes sur la relativité ont indirectement conduit à la création de la bombe atomique, puis à Bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki ; une responsabilité morale qui le hante jusqu’à la fin de sa vie. Alors, voir les Juifs israéliens tomber à leur tour dans le nationalisme le désespère.

Qu’est-ce que la relativité ? Einstein répond un jour à un journaliste égyptien :

« Une heure assis à côté d’une jolie femme semble durer une minute. Une minute assis sur un four brûlant semble durer une heure. »

Et voici ce qu’il dit au sujet du conflit :

« Il faut laisser Dieu en dehors de tout ça (…) Si Dieu a fait une promesse aux Juifs concernant la Palestine, alors c’est aussi ce même Dieu qui a installé les Palestiniens là-bas. »

Des décennies plus tard, Yitzhak Rabin dira à son tour, à New York en 1992 : « La Bible n’est pas un cadastre. »

Le roman nous entraîne ensuite à Prague, lors de soirées réunissant les plus grands physiciens de l’époque, où l’on débat autant de science que de Critique de la raison pure de Immanuel Kant. Puis vient Berlin. Einstein y évolue comme un personnage de roman : distrait, brillant, insaisissable. Son divorce avec Mileva y est également évoqué, dans une société où son apparence négligée et surtout sa non-judaïté lui seront reprochées. La mère d’Einstein intrigue discrètement en coulisses et finit par obtenir gain de cause.

1914 : l’Allemagne déclare la guerre à la France. Lui, qui se rend aux réunions en pyjama et en chaussons, ne fera pas l’armée : il est suisse, pas allemand.

1919 : Einstein devient une célébrité mondiale après la confirmation de sa théorie de la relativité générale, la plus grande avancée sur la gravitation depuis Isaac Newton.

Socialiste, profondément hostile aux nationalismes, il observe avec méfiance les premiers congrès autour de la « question juive » allemande et du projet d’un foyer en Palestine, sans véritable prise en compte de la population arabe déjà présente sur place.

Sa judaïté ? Einstein ne fréquente ni les synagogues ni les rabbins. Il mange des saucisses aux lentilles et accepte d’être « juif de papier » lorsque cela peut lui être utile. « Juif errant » est sans doute la définition qui lui correspond le mieux. Avec le temps, il comprend toutefois le besoin d’un refuge pour les Juifs d’Europe. Mais, profondément assimilé, il ne se sent jamais totalement concerné par le projet national. Pourtant, l’antisémitisme frappe déjà durement Berlin.

Son premier voyage en Palestine, encadré par la propagande sioniste, le fascine malgré tout. Les fermes collectives, les coopératives, la capacité des pionniers à bâtir impressionnent le savant. Mais Einstein n’apprendra jamais l’hébreu et ne s’installera jamais à Jérusalem. Fidèle à lui-même : toujours là où on ne l’attend pas. Même la forêt plantée en son honneur près de Jérusalem ne saura le convaincre.

Au fil des pages se dessine un Einstein iconoclaste, insoumis, parfois contradictoire. Une figure presque punk avant l’heure.

Einstein à Jérusalem, de Simon Veille, aux Éditions La Tribu, 352 pages, 21 euros.

Shéhérazade, de l’Inde à l’Italie

Il fallait oser s’attaquer au personnage de Shéhérazade et à l’œuvre des Mille et une nuits. Sophie Fontanel a derrière elle une longue carrière de journaliste. La voilà ici historienne, hantant les bibliothèques, interrogeant les conservateurs de patrimoine, les magasiniers spécialisés. Pour se demander s’il est légitime d’écrire sur une telle légende. Et si cela intéresse les gens. Et pourquoi pas ?

Sophie, la narratrice et auteure, se souvient de vacances à Venise avec sa tante Anahide, issue de la branche arménienne de la famille. Fantasque et attachante, la tante assène des vérités qui, par miracle, deviennent des vœux réalisés. Ainsi, elle transmet à sa nièce l’envie de lire les Mille et une nuits, parce que, n’est-ce pas, Shéhérazade est forcément arménienne. Tout ce qui est beau et intelligent est forcément arménien. Sauf que l’exemplaire que lui tend Anahide est en italien. Sophie ne parle pas italien. Qu’à cela ne tienne, entre langues latines, on se comprend. Anahide veut que sa nièce écrive un jour la vraie histoire de Shéhérazade. Ce sera son héritage. Et Sophie, après la mort de sa tante, s’empare du mythe.

Ce page turner alterne les séquences de la vie de Sophie, livrée à ses recherches et à ses réflexions, et les mises en scène de Shéhérazade chaque nuit. Cet ancrage dans l’ici et maintenant permet de lester cette légende si ancienne et de nous la faire vivre de manière charnelle.

La force de ce roman est de rendre l’histoire de Shéhérazade contemporaine, d’en faire une figure féministe, ce qu’elle a probablement été à l’époque. Une femme volontairement confinée avec un roi sanguinaire et qui réussit à survivre par l’intelligence, la ruse et la psychologie. Par la parole, elle libère les femmes.
Connue et méconnue à la fois, la valeureuse épouse méritait un beau portrait.

Shéhérazade et la 602e nuit, de Sophie Fontanel (Seghers), 311 pages, 21 euros

Entretien. Valérie Rodrigue : « On peut choisir sa vie, quitte à rompre des liens toxiques »

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Dans Shalom Jésus, Valérie Rodrigue explore les tensions entre identité, héritage et liberté. À travers le parcours de Sarah Merguez, son héroïne, l’autrice propose un récit intime aux résonances universelles. Entretien.

À la lecture de Shalom Jésus, on perçoit une dimension intime, presque autobiographique. Dans quelle mesure Sarah Merguez vous ressemble-t-elle ? Peut-on lire ce roman comme une forme de récit personnel ?

Valérie Rodrigue : Shalom Jésus est présenté par l’éditeur comme un récit. C’est plutôt un chemin de vie. Étant romancière, je n’écris pas des livres-cris, bruts de décoffrage. Si je pars de faits réels, j’aime construire une histoire, une intrigue, des personnages, et trouver la musique propre à chaque livre.
Tout est vrai dans Shalom Jésus, mais il y a une part de fiction, environ 20 %. Sarah, c’est moi dans les grandes lignes, mais, sous ma plume, elle a pris son indépendance.

Le roman met en scène un passage du judaïsme au christianisme, mais ce déplacement semble dépasser la simple question de foi. Selon vous, changer de cadre religieux permet-il réellement de s’émanciper, ou s’agit-il d’une autre manière d’habiter une structure déjà contraignante ?

Valérie Rodrigue : C’est d’abord un récit romancé autour de la conversion religieuse. Cette petite fille solitaire et mal aimée s’adresse à un « grand-père du ciel », avec son langage d’enfant. Elle grandit ensuite entourée de figures chrétiennes positives : une camarade qui lui offre une croix, une nourrice qui enseigne le catéchisme, puis, à l’âge adulte, un ami prêtre engagé auprès des bidonvilles roms, ou encore une tante déjà convertie.
Dans un second temps, il y a une véritable attirance pour le Nouveau Testament, pour un Dieu incarné, pour la figure du Christ et son message : « aimez-vous les uns les autres », qui m’a semblé plus supportable que la loi du talion.
Enfin, il y a aussi une dimension politique. Après le 7 octobre et Gaza, j’ai ressenti un basculement. Si être juif, c’est être pourchassé ou pourchasser, alors je refuse ce cadre.

Derrière le récit intime, on perçoit une portée plus large, presque politique, autour de l’identité, de l’assignation et du regard social. Aviez-vous dès le départ l’intention d’inscrire ce texte dans une réflexion plus universelle ?

Valérie Rodrigue : Dans mes livres, notamment ceux qui ont une résonance politique, j’aime raconter la petite histoire dans la grande. On appartient toujours à un lieu et à une époque. Je raconte ici la France des années 1970, avec peu d’ouverture à l’autre, puis celle des années Mitterrand et de Coluche. C’est aussi le récit d’une époque.

Le choix du nom « Merguez » pour le personnage principal peut surprendre. Doit-on y voir une caricature, une provocation, ou un procédé volontaire ?

Valérie Rodrigue : J’ai voulu écrire ce livre comme à travers une loupe, avec une image déformée. « Merguez » vient directement de mon enfance : on m’appelait « Rodriguez-Merguez » ou « sale juive ». Il fallait donc grossir le trait pour rendre toute la violence des relations humaines.
Ce nom participe aussi à la construction psychologique de Sarah : un vide, un judaïsme vécu comme vide, des deuils mal faits. Elle devient une jeune femme borderline, en proie à des addictions et à un dédoublement de personnalité. C’est d’ailleurs pour cela que le livre est écrit à la deuxième personne du singulier.

Votre roman interroge une tension forte entre héritage et liberté. Peut-on réellement se construire en dehors de ce que l’on a reçu ?

Valérie Rodrigue : Avec une longue psychanalyse, oui. Il m’a fallu des années pour me défaire de mon éducation — beaucoup de devoirs, peu de droits — et de l’aliénation liée à mes parents, eux-mêmes marqués par la guerre d’Algérie et l’exil.
On ne choisit pas tout, mais on peut choisir sa vie, au moins en partie : croire ou ne pas croire, changer de cadre, rejoindre une communauté dans laquelle on se sent en accord. À la messe, on me parle d’amour. Je n’ai pas retrouvé cela dans le judaïsme, que j’ai vécu surtout à travers des interdits.

Sarah cherche à devenir « Sophie Martin », comme si changer de nom pouvait suffire à changer de vie. Est-ce une illusion ou une nécessité ?

Valérie Rodrigue : Sophie Martin, c’est son double acceptable, une figure de normalité. Une « bonne petite Française ». En inventant ce second moi, elle construit ce que l’on appelle un faux self : une personnalité de surface, présentable, quand tout est fragilisé à l’intérieur. C’est une stratégie de survie.

Si vous deviez résumer le message central de Shalom Jésus en une idée ?

Valérie Rodrigue : On peut choisir sa vie, quitte à rompre avec des liens toxiques, même familiaux.

Shalom Jésus : le vertige d’être soi

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Au-delà de son titre, qui suggère une tension spirituelle entre judaïsme et christianisme, Shalom Jésus s’impose comme le récit d’un malaise plus profond : celui d’exister. Loin de se limiter à une question de foi, le texte explore une inquiétude diffuse, où l’individu se cherche, se perd parfois, et finit par se confronter à lui-même.

À travers Sarah Merguez, juive d’origine algérienne, Valérie Rodrigue donne chair à une figure familière : celle de l’individu assigné. Assigné à une origine, à une religion héritée, à une identité qu’il n’a pas choisie. À cette contrainte s’en ajoute une autre, plus intime encore : celle d’être femme dans un cadre social marqué par des logiques patriarcales. De cette double tension naît un trouble profond, qui dépasse le cadre du récit pour toucher à une expérience largement partagée.

Dans ce texte à forte dimension visuelle, Sarah se rêve un autre destin sous le nom de « Sophie Martin ». Derrière ce fantasme d’effacement se devine une intuition brutale : changer de nom, c’est peut-être échapper au regard des autres. Échapper à l’insulte, à la stigmatisation, à cette violence ordinaire qui la réduit à être une « sale juive ».

Derrière une écriture volontairement simple se déploie une réelle subtilité, qui permet au lecteur d’entrer rapidement dans l’univers de Sarah et d’en épouser les tensions intimes.

Le patronyme « Merguez », presque provocateur, peut sembler outrancier. Il fonctionne pourtant comme un révélateur. Il dit, en creux, l’expérience de millions d’individus dont le nom devient une frontière : un marqueur immédiat d’altérité, assignant chacun à une origine ou à une appartenance qu’il n’a pas toujours choisie.

Ainsi, Shalom Jésus dépasse le récit d’une conversion religieuse pour mettre en scène un enjeu plus essentiel : celui de l’existence libre. Car être différent, venir d’ailleurs, porter un nom, une histoire, c’est parfois être désigné avant même d’avoir choisi. L’ouvrage aurait alors presque pu porter un autre titre : celui de la liberté d’exister et de choisir.

Shalom Jésus, Valérie Rodrigue, Erick Bonnier Éditions, coll. « Encre d’Orient », 181 p., 19 €

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