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Le Printemps des libertés : quand la mémoire devient engagement

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À Paris, au cœur du 20ᵉ arrondissement, une semaine particulière s’apprête à faire vibrer mémoire et engagement. Organisé par l’Association de Culture Berbère (ACB), le Printemps des libertés ne se limite pas à une commémoration : il s’affirme comme un espace vivant, où l’histoire dialogue avec le présent.

Derrière cet événement, une ambition claire : faire du souvenir des Printemps berbères d’avril 1980 et d’avril 2001 non pas un héritage figé, mais un levier d’action. Deux moments fondateurs, inscrits dans la mémoire collective, qui continuent d’irriguer les combats contemporains pour les libertés, la démocratie et la reconnaissance culturelle.

Une mémoire en mouvement

L’ACB refuse la posture du musée. « Se placer dans le mémorial », figer le passé dans une forme de nostalgie, n’est pas sa vocation. L’association revendique au contraire une mémoire active, portée par celles et ceux qui en héritent.

En avril 1980, en Kabylie comme à Alger, des milliers de manifestants se mobilisent pour défendre leur langue et leur culture, défiant une politique d’arabisation imposée. La répression est brutale, mais le mouvement marque un tournant historique.

Vingt ans plus tard, en 2001, le Printemps noir rappelle la fragilité de ces acquis. La mort de Massinissa Guermah déclenche une vague de contestation violemment réprimée, faisant des dizaines de victimes. Ces événements, loin d’appartenir au seul passé, continuent de structurer une conscience politique et culturelle.

C’est cette continuité que le Printemps des libertés cherche à incarner : non pas commémorer pour commémorer, mais transmettre, questionner, prolonger.

Une culture qui agit

Fondée à Paris à la fin de l’année 1979, l’ACB s’inscrit dans une tradition d’engagement où culture et citoyenneté sont indissociables. D’abord centrée sur la transmission linguistique et artistique, l’association a progressivement élargi son champ d’action : accompagnement social, permanences juridiques, initiatives éducatives.

Aujourd’hui encore, elle assume une ligne claire : faire de la culture un outil d’émancipation. La semaine du Printemps des libertés en est l’illustration la plus visible. Conférences, projections, concerts : autant de formats qui permettent de relier les luttes amazighes à des enjeux universels, comme la laïcité, les droits des femmes ou encore la pluralité culturelle.

Les temps forts d’une semaine engagée

Fadhma N’Soumer, mémoire d’une résistance féminine
Le coup d’envoi sera donné le 19 avril au cinéma Le Trianon, à Romainville, avec la projection du film Fadhma N’Soumer de Belkacem Hadjadj. Ce portrait d’une figure majeure de la résistance à la colonisation française rappelle le rôle central des femmes dans les luttes historiques. La projection sera suivie d’un échange avec le réalisateur et le poète Ben Mohamed.

Langues et résistances : la force des mots
Le 22 avril, la MJC des Hauts de Belleville accueillera un café poétique réunissant des voix venues de Kabylie, de Bretagne et d’Occitanie. Au-delà de la diversité des territoires, un même fil conducteur : la langue comme espace de résistance, de transmission et d’identité.

Idir, une mémoire qui relie
Le 25 avril, un hommage sera rendu à Idir au square qui porte désormais son nom, dans le 20ᵉ arrondissement. Chants, prises de parole et recueillement célébreront une œuvre devenue universelle, capable de traverser les générations et les frontières.

Clôture : une scène pour l’engagement
Le 26 avril, au Cabaret Sauvage, la soirée de clôture réunira plusieurs artistes autour du concert « Des mots pour résister ». Ali Amran, figure de la nouvelle scène kabyle, y portera une parole libre et engagée, aux côtés de Ben Mohamed, Azal Belkadi et du trio breton Amzeri.

Faire de la mémoire un acte

Plus qu’un événement culturel, le Printemps des libertés pose une question simple : que fait-on de l’héritage ?
L’ACB apporte une réponse sans ambiguïté : la mémoire n’a de sens que si elle agit.

Dans un contexte marqué par les tensions identitaires et les crispations politiques, cette initiative rappelle une chose essentielle : la culture n’est pas un refuge, mais un espace de confrontation, de transmission et de construction collective.

Entretien avec Areski Sadi : « Le choix de la culture engagée »

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À l’occasion de la troisième édition du Printemps des libertés, organisée du 19 au 26 avril par l’Association culturelle berbère (ACB), son président, Areski Sadi, revient sur les engagements de la structure et les valeurs que cet événement entend porter. Entre mémoire, transmission et engagement citoyen, il défend une vision active de la culture, tournée vers le présent.

Nous sommes à la troisième édition du Printemps des libertés, organisée dans le cadre mémoriel du Printemps berbère. Cet événement relève-t-il encore d’un travail de mémoire ou s’inscrit-il désormais dans une dynamique intellectuelle et politique plus large ?

Areski Sadi : Nous ne nous inscrivons jamais dans une logique de « mémorial de musée ». Les printemps berbères de 1980 et de 2001 nous ont légué des valeurs intemporelles et universelles : la défense des langues, la vitalité démocratique, la liberté dans une société laïque et plurielle, ainsi que l’égalité entre les femmes et les hommes.
Ces principes restent aujourd’hui pleinement d’actualité, en France, en Algérie comme ailleurs dans le monde.

Dans un contexte marqué par des tensions récurrentes entre la France et l’Algérie, ainsi que par des débats persistants autour de l’intégration, quel rôle l’ACB entend-elle jouer auprès de la diaspora ?

Areski Sadi : Depuis 47 ans, l’ACB porte un même fil conducteur : la fraternité entre les peuples. Nous nous pensons comme un pont.
Un pont culturel, d’abord, à travers la musique, la poésie ou la gastronomie. Un pont économique aussi, tant les échanges entre les deux rives sont anciens et structurants. Mais surtout un pont humain, entre les parcours, les expériences et les sensibilités.

Nous encourageons la diaspora à s’engager dans la vie citoyenne, sous toutes ses formes — associative, syndicale, politique ou médiatique — en restant fidèle aux valeurs que nous défendons : laïcité, démocratie, égalité entre les femmes et les hommes, et fraternité.
Les tensions, aujourd’hui, sont davantage d’ordre gouvernemental que populaire.

La nouvelle génération franco-berbère revendique une double appartenance. Est-elle réellement apaisée ?

Areski Sadi : Nous mettons en avant des parcours de réussite qui incarnent cette double appartenance : ouvriers, universitaires, artistes, élus, étudiants… Ils sont présents dans tous les domaines de la société.
Lorsque cette double identité est assumée et vécue sans complexe, elle devient une force. Elle constitue même un rempart contre les récupérations idéologiques, qu’elles viennent de l’islamisme ou de l’extrême droite.

Déjà, Jean Amrouche écrivait :
«[…] Je suis le témoin d’un phénomène assez singulier, le résultat d’une greffe de culture française sur un rameau jailli de la plus ancienne souche humaine de l’Afrique du Nord. Berbère de race et resté en contact étroit avec les hommes de mon sang, je suis français par la formation spirituelle, et l’on peut voir en moi, unies d’une manière particulièrement intime la France et l’Afrique, d’une manière si intime qu’il m’est impossible de démêler ce que je dois à l’une et à l’autre. »
C’est en réalité le refoulement ou l’exacerbation excessive de cette double appartenance qui crée des tensions.

Comment éviter que la culture berbère ne soit réduite à une simple expression folklorique ?

Areski Sadi : Nous ne rejetons pas la fête ni les expressions populaires — toutes les cultures en ont besoin. Au contraire, nous les utilisons comme des moments de rassemblement.
Mais ces moments doivent aussi être des occasions de transmission : transmettre des idées, des valeurs, une vision.
On peut militer sérieusement sans se prendre au sérieux, dans un cadre convivial et fraternel.

Où situez-vous la frontière entre engagement culturel et positionnement politique ?

Areski Sadi : Depuis sa création, c’est-à-dire depuis 47ans, l’ACB fait le choix d’une culture engagée. Comme le disait Kateb Yacine, nos artistes sont aussi des « maquisards de la chanson ».
Nous croyons à une transformation progressive : par cercles concentriques, en touchant d’abord les individus, puis les groupes, et enfin la société dans son ensemble.

L’ACB peut-elle devenir un espace de convergence entre les différentes expressions amazighes ?

Areski Sadi : Nous ne raisonnons pas en termes de frontières. Nous affirmons une langue, des valeurs, une culture — et ceux qui s’y reconnaissent viennent à nous.
Cela peut être des Kabyles, des Touaregs, des Chleuhs, mais aussi d’autres publics, y compris non berbères.

La participation de figures bretonnes introduit un parallèle intéressant entre deux héritages culturels forts au sein d’États-nations centralisés. Ces convergences peuvent-elles permettre de repenser l’appartenance nationale autrement que comme une logique d’assimilation ? Peut-on aujourd’hui être pleinement français sans renoncer à ses héritages culturels ?

Areski Sadi : Nous défendons la pluralité et refusons la disparition des langues.
À l’heure où l’on protège la biodiversité naturelle, il serait paradoxal de laisser disparaître la diversité humaine. Les sociétés trop homogènes finissent souvent figées.

La nation doit être pensée comme un cadre commun, fondé sur des services — sécurité, éducation, santé — et des valeurs universelles — liberté, égalité, fraternité — accessibles à tous, indépendamment des origines culturelles.

Comment faire sortir la culture kabyle de l’entre-soi ?

Areski Sadi : Nous organisons des événements ouverts et transversaux : concerts mêlant différentes traditions, projections de films en langues minorisées, échanges culturels croisés…
L’objectif est simple : créer des ponts, encore et toujours.

Habibi Beyrouth, cahier d’un retour au pays natal

Habibi Beyrouth, de Manal Salamé (la tribu) est un roman vrai qui parlera à tous les exilés, comme en son temps Aimé Césaire, à travers son œuvre poétique « Cahier d’un retour au pays natal », s’adressait aux déracinés. Manal Salamé a lu Césaire : « C’est un texte fondateur pour qui veut comprendre le système de la colonisation et du protectorat (…) Le Liban a été un protectorat français (mandat en 1920 pour la Syrie et le Liban) qui a, comme toujours dans ce cas, adopté la culture des forces dominantes ».

Ce roman met en scène Amal, jeune franco-libanaise photographe, comme l’auteure. Elle revient au Liban après dix-sept ans d’absence et les deux explosions dans le port de Beyrouth en août 2020. Amal, cela signifie « espoir », mais avec « aml », l’espoir devient mou.

On embarque avec elle pour le pays du cèdre. À la rencontre de la société libanaise, de la ville bombardée aujourd’hui par les forces armées israéliennes, mais qui de tous temps a subi des guerres.

Être libanaise, comme l’auteure l’a dit sur le plateau de la Grande Librairie, c’est se réveiller tous les matins avec les images des réseaux, des messages de proches plus ou moins rassurants. La nuit, Amal entend des bombes dans sa tête.

Prétexte rationnel : elle doit retourner à Beyrouth pour faire établir une carte d’identité. De manière plus floue, elle veut retrouver ce pays, fragile et fatigué. Et vérifier si

 ses souvenirs sont toujours aussi vivaces ? Elle est photographe. Capable de rester des heures à attendre la bonne lumière, le bon angle, dans une sorte de méditation. Capable aussi de retourner dix fois au même endroit, jusqu’à obtenir la bonne photo. C’est ce sens de l’image qui fait tourner les pages et permet de suivre le personnage pas à pas, dans son voyage géographique, mais aussi émotionnel. Amal- Manal a dû mettre de la distance entre ses souvenirs et elle-même, entre ce qui se raconte et ce qui se tait. Elle a dû se heurter au manque d’archives et de mémoire. « On écrit pour avoir le dernier mot ».

Le roman s’ouvre sur les sensations, la famille, les amis, l’amour de jeunesse, et cette langue qui lui échappe, qui évolue sans elle, puisque le Liban, à bout, peut disparaître un jour. Parce que l’arabe, langue paternelle, se transmet oralement, dans cette famille. Tradition orale, comme chez les griots. Il n’y a pas d’écrits après 1943, notamment depuis le pacte national libanais.

Avec Amal, on infiltre le quotidien des gens, du studio photo avec la salle réservée aux femmes voilées, au fiancé étudiant en audiovisuel, aux questions que l’on vous pose, au sujet de votre religion, de votre nom ou de votre ville de naissance. Et là, on est dans le 7e art, le cinéma libanais avec le film Caramel de Nadine Labaki, « sorte d’Almodovar oriental ».

« Souvenez-vous d’une chose, Amal », lui dit-on « en France comme au Liban, vous serez toujours arabe. Et musulmane ».

 Ce texte a la force du reportage, dans sa précision, ses images et son immédiateté. En fond sonore, on entend la musique de Fairuz, la diva de la musique libanaise et moyen-orientale.  Et quand on referme le livre, on ne peut s’empêcher de penser au film « Retour à Séoul » de Davy Chou, abrupt et direct, avec cette héroïne déjantée, Freddie, partie à la recherche de ses origines.

Habibi Beyrouth, de Manal Salamé (la tribu) 340 pages, 21 euros

Sansal, Gleizes. La meute et le silence

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Il y a des silences qui en disent plus long que tous les éditoriaux. Et il y a des indignations qui trahissent.

Aujourd’hui, une partie de la presse française s’agite. Elle commente, elle dissèque, elle s’émeut presque. Mais de quoi parle-t-elle exactement ? Du sort de Christophe Gleizes toujours derrière les barreaux ? Non. De sa détention arbitraire en Algérie ? À peine. De l’urgence de le faire libérer ? Silence radio.

En revanche, pour Boualem Sansal, l’énergie est là. Les papiers pleuvent. Dans Libération, Le Monde, L’Obs…Les soupçons aussi. Son tort ? Ne pas cocher les bonnes cases. Ne pas s’aligner. Ne pas plaire.

Et voilà comment on inverse les priorités. Un homme libre devient un problème, un homme enfermé devient un détail.

Le prétexte du moment — son arrivée chez Grasset — n’est qu’un rideau de fumée. Derrière, il y a une mécanique bien rodée : délégitimer celui qui dérange pour éviter d’avoir à affronter ce qu’il dit.

Car Boualem Sansal ne rentre dans aucune case confortable. Il ne rassure pas, il ne confirme pas, il ne répète pas. Il dérange, donc il faut le marginaliser. Le réduire. Le discréditer.

Mais le plus frappant reste cette asymétrie morale.

Quand il s’agissait de défendre Boualem Sansal face aux pressions qu’il subissait, les grandes voix se faisaient rares. Trop risqué. Trop clivant. Trop compliqué. Alors on regardait ailleurs.

Et aujourd’hui, les mêmes trouvent le courage — tardif et mal orienté — de lui faire procès stalinien.

Pendant ce temps, Christophe Gleizes attend toujours. Sans tribune. Sans campagne. Sans indignation structurée.

Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. D’une lâcheté !

Le choix de cibler ce qui est sans danger. Le choix d’éviter ce qui oblige. Le choix, surtout, de transformer la liberté en instrument à géométrie variable.

On célèbre la liberté quand elle confirme. On la combat quand elle contredit.

Alors il faut appeler les choses par leur nom : ce n’est pas une erreur, ce n’est pas un angle mort, c’est une dérive.

Une dérive où l’on préfère corriger les voix libres plutôt que libérer les voix enfermées.

Lâcheté, quand tu nous tiens…

« Dara Shukoh », prince du soufisme, vers un Islam tolérant

Dans ce roman historique très visuel, on suit pas à pas Dara Shukoh, fils aîné de l’empereur moghol constructeur du Taj Mahal. Nous sommes en Inde entre 1615 et 1659.

Personnage tourné vers la spiritualité, Dara Shukoh a jeté un pont entre l’hindouisme et l’islam. Son éducation est celle réservée aux princes moghols : étude du Coran et des hadiths. Il parle aussi bien l’hindi que l’arabe. Fréquente des sages hindous et des musulmans. Étudie la Torah, le Coran et les Évangiles. Parle de tolérance religieuse et devient le disciple d’un saint soufi. On lui doit neuf livres en persan.

Dans ce texte très thématisé, on en apprend aussi bien sur l’histoire des dynasties mogholes que sur les amours de Dara Shukoh avec Nadira, sa cousine et femme de sa vie. Si c’est très vivant, c’est parce que l’auteur, François Gautier, est grand reporter et photographe. Depuis 35 ans, il vit à Auroville, à côté de Pondichéry. En quoi la photo influence-t-elle sa littérature ? « L’Inde est un pays très photogénique, au Rajasthan, dans le Tamil Nadu, avec les temples, les saris, les reliques des divinités, les couleurs vives sont partout. »

Avant d’épouser une Indienne, François Gautier a sillonné le sud du pays en qualité de correspondant pour la grande presse. À Pune (État du Maharashtra), le journaliste et auteur a ouvert en 2016 un musée d’histoire. On y trouve des héros et des héroïnes, des guerrières, des portraits, notamment du Napoléon indien, et diverses expositions sur les hindous du Cachemire. Toutes ces collections sont venues enrichir visuellement ce livre.

C’est un roman historique, une biographie, mais c’est aussi un texte terriblement d’actualité. Comment faire renaître le soufisme en islam aujourd’hui ? Pour un Islam apaisé et tolérant. Pour la paix entre les religions. Pour un message d’amour.

Dara Shukoh, prince du soufisme, vers un Islam tolérant, éditions du Cerf, 304 pages, 22 euros.

La sentinelle qu’on ne relève jamais, l’autisme en  France

« Je suis née dans une impasse1. J’y suis toujours enfermée ».

Ainsi débute ce quatrième opus de dalie Farah, après Impasse Verlaine, Le doigt et Retrouver Fiona. La sentinelle qu’on ne relève jamais, c’est elle, porteuse d’autisme, diagnostiquée en 2023 et c’est aussi ses frères et sœurs de galère.

Autiste Asperger.

Un syndrome découvert par un nazi. Qui colle à la peau d’une femme née en Auvergne de parents algériens. Enfance battue, survie en HLM. Le salut passe par les études ; dalie devient agrégée de lettres.

HPI, Asperger, des termes dans l’air du temps, qu’on applique sur les hyperactifs, les très curieux et les QI supérieurs. C’est confortable. Mais cela ne correspond pas à la réalité de l’autisme en France. Une personne sur cent est concernée. Un million de gens vivent avec un trouble du spectre de l’autisme, mais peu ont accès au diagnostic et à un parcours de soin. Les garçons sont trois fois plus souvent diagnostiqués. Il y a bien une journée mondiale de sensibilisation à l’autisme, mais le chemin de vie des personnes autistes reste un chemin de croix au quotidien. Aménagement du temps de travail, allocation d’adulte handicapé, si les aides existent, elles sont difficiles à saisir. Alors s’organise une vie avec des aidants de fortune, la bonne collègue, la mamie, l’amoureux etc. Est-ce aux particuliers de se substituer aux institutions ?

Remarquable, ce récit l’est à plusieurs points de vue. Véritable enquête de société, —on revient sur les travaux d’un pédopsychiatre et ceux de Bruno Bettelheim-, il est aussi une exploration du moi intime et de ce rapport au monde quelque peu distordu. « Trop de bruits, trop de gens, de choses à accomplir, d’imprévus, de données. La surcharge sensorielle se mue en crainte diffuse, se mue en angoisse qui se mue en panique ». Extrême fatigue, sensibilité inouïe, souffrance quotidienne. Ainsi que l’impression d’être une entité poreuse sans réelle colonne vertébrale. Elle revient sur l’origine du burn-out autistique « être éditée m’a conduite au dévoilement, au spectacle de soi ». Sur ses lectures aussi, l’écriture et la lecture étant ses piliers, Confessions d’un masque de Mishima, par exemple.

La Sentinelle qu’on ne relève jamais est aussi un roman graphique. Les phrases jouent parfois à saute-mouton, comme les pensées de la personne autiste. Les râtures sont conservées, autant de cicatrices qui sont là pour rappeler un parcours semé d’embûches.

« Les autistes sont souvent des artistes », écrit-elle. Ce récit n’est pas sans rappeler le best seller « Si on me touche, je n’existe plus » de Donna Williams. On souhaite à la Sentinelle le même succès.

La sentinelle qu’on ne relève jamais, de dalie Farah chez l’Iconoclaste, 244 pages, 20 euros 90. sortie le 2 avril 2026.

  1. Impasse Verlaine : premier roman de dalie Farah, récompensé par neuf prix littéraires ↩︎

Jospin ou la mémoire sélective de la gauche

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Depuis ce matin, la gauche parle d’une seule voix : elle assure qu’elle a perdu un grand homme. Le premier secrétaire du Parti socialiste appelle même à un hommage national. Qu’un homme disparaisse impose le respect. Cela ne se discute pas. Mais le respect n’interdit pas la lucidité, surtout quand l’histoire est réécrite à chaud.

On nous présente aujourd’hui Lionel Jospin comme un rassembleur. L’affirmation est contestable.

Oui, lorsqu’il était Premier ministre, il a su maintenir une certaine cohérence politique. Mais dans quel contexte ? Celui de la cohabitation avec Jacques Chirac. Autrement dit, ce n’est pas un choix politique, c’est une contrainte institutionnelle. Gouverner dans ces conditions oblige à tenir une ligne, à éviter les fractures visibles.

Peut-on pour autant y voir la preuve d’un tempérament rassembleur ? Rien n’est moins sûr.

Car dès qu’il s’est retrouvé en position de conquête, à l’élection présidentielle de 2002, cette unité a volé en éclats. Jamais la gauche n’avait été aussi fragmentée : neuf candidats, neuf stratégies, neuf lignes politiques concurrentes. Une kyrielle de candidatures, de Laguiller à Besancenot, de Chevènement à Taubira, en passant par Mamère, Hue, Lepage ou Gluckstein, est venue disperser les voix.

Le résultat est connu : une dispersion massive et, pour la première fois sous la Ve République, l’extrême droite au second tour. Ce jour-là, la gauche n’a pas seulement perdu une élection. Elle a payé le prix de ses divisions.

Dans ces conditions, qualifier Jospin de « rassembleur » relève davantage de l’hommage que de la réalité.

On nous explique aujourd’hui qu’il aurait été un rempart contre certaines dérives actuelles, notamment celles incarnées par Jean-Luc Mélenchon et les Insoumis. Là encore, la mémoire est sélective.

Car Jospin, c’est aussi une certaine légèreté sur des sujets devenus centraux aujourd’hui. Sa phrase — « Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse que la France s’islamise ? » — ne peut pas être évacuée comme un simple détail. Elle dit quelque chose d’un moment politique, d’un état d’esprit, d’un angle mort que la gauche paie encore.

Autrement dit, ceux qui prétendent aujourd’hui s’opposer à certaines dérives en ont parfois posé eux-mêmes les bases.

Rappeler ces éléments n’est ni une polémique gratuite ni un manque de respect. C’est refuser de transformer les responsables politiques en figures intouchables dès leur disparition.

Une démocratie adulte ne sanctifie pas ses dirigeants.
Elle les regarde en face.

Et parfois, elle refuse les récits trop faciles.

Le gorille ou le versant masculiniste d’Israël

Non, ce n’est pas la chanson de Brassens « Gare au gorille ! », mais les confessions d’un enfant né en 1971 à Tel-Aviv et parti vivre à Berlin avec Yossef, son compagnon.

Fils du garde du corps principal de Moshe Dayan, de Golda Meir, le narrateur pose un regard terrible et beaucoup de distance sur ce père hyper mâle pourtant non circoncis, c’est à dire en porte à faux avec la loi mosaïque. Pas seulement. Ezer mangeait du porc déjà en Allemagne, jarret de porc, rôti de porc, choucroute. Aucune raison pour que cela change une fois installé en Israël. Petite madeleine pour le fils qui en mange à son tour « quand sa présence me manque outre-mesure » : « ce n’est pas mon idéal culinaire, mais il faut bien honorer son père. C’est la Torah qui l’exige ». Le ton est donné. Pied de nez à la tradition, de père en fils.

On n’est pas à un secret de famille près, dans cette biographie romancée. À commencer par le vrai prénom du père, longtemps caché notamment au Shin bet ; Reinhard, dead name abandonné pour Ezer « fier prénom hébraïque signifiant le soutien et l’appui ».

Israélisation à marche forcée dès la petite enfance. C’est le cas pour nombre d’Israéliens ashkénazes : David Grin devenu Ben Gourion, Shimon Perski devenu Peres, etc.

Hyper virilité oblige, Ezer est un homme à femmes. La sienne, une dénommée Léa, ne lui suffit pas. Des maîtresses pas forcément belles, « tête parfaite pour la radio » dit-il à propos de Aliza une dame enrobée avec des lunettes en cul de bouteille, qu’il trombine au nez et à la barbe de tous. C’est ça être un homme, un vrai, semble-t-il dire. Un homme, ça ne pleure pas, ça fait la guerre et ça cède à ses pulsions sexuelles.

Dès l’adolescence, face à ce modèle masculin qui n’en est pas un, le fils se renferme, ne donne plus accès à son monde intérieur et en jette la clef.

Grand-mère Zizi, elle, se taille les veines, le jour où elle reconnaît la voix de son fils Ezer à la radio pendant la guerre de 67. À l’antenne, le journaliste dit que l’officier que l’on vient d’entendre vient de mourir. Elle aussi rejoint l’album des secrets de famille : elle, son divorce et ses tenues extravagantes.  

Il faut peut-être la mort de Ezer en 2019 pour que ces verrous sautent les uns après les autres. On dit que parfois, la mort d’un être cher est libératrice.

Cette biographie romancée, d’une écriture recherchée, passe au peigne fin la saga familiale et démêle les alliances inconscientes. Un très bon moment d’histoire israélienne moderne.

Le gorille, de Dory Ménor (Grasset), 320 pages, 23 euros.

Attentats de Bruxelles : le temps des conséquences

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Dix ans. Dix ans depuis que Bruxelles a été frappée en plein cœur. Dix ans, et une question persiste, dérangeante, incontournable : avons-nous réellement voulu comprendre ce qui s’est passé — ou avons-nous préféré refermer trop vite la parenthèse ?

Car la vérité est simple, presque brutale. Ces attentats n’ont pas surgi du néant. Ils sont nés ici, en Europe, dans nos villes, dans nos quartiers. Et s’il est un nom qui s’est imposé comme un symbole, c’est celui de Molenbeek.

Pendant des années, on a regardé ailleurs. Par confort. Par peur. Par idéologie. On a expliqué, excusé, contextualisé. On a empilé les causes sociales, économiques, historiques — parfois réelles, souvent insuffisantes — pour éviter de nommer ce qui se jouait sous nos yeux : une fracture. Une vraie. Profonde. Une fracture entre ceux qui adhèrent au cadre commun et ceux qui s’en éloignent, délibérément.

À Molenbeek, ce n’est pas seulement la pauvreté qui a posé problème. C’est le vide. Le vide politique, le vide culturel, le vide d’autorité. Et dans ce vide, d’autres règles ont pris place. D’autres discours. D’autres loyautés.

Ce que certains appellent encore timidement « séparatisme » est en réalité une mécanique bien installée : vivre à côté plutôt qu’ensemble, substituer des normes communautaires aux lois communes, banaliser des ruptures qui, mises bout à bout, finissent par former un autre système.

Et dans cet écosystème, les plus radicaux prospèrent. Toujours.

Les terroristes de 2016 ne sont pas une anomalie inexplicable. Ils sont le produit extrême d’un climat où l’ambiguïté a trop longtemps dominé. Où l’on a confondu tolérance et abandon. Où l’on a cru que ne pas nommer un problème suffisait à le faire disparaître.

Dix ans plus tard, bien sûr, les États ont réagi. La sécurité a été renforcée. Les services de renseignement ont évolué. Mais soyons lucides, cela ne traite que les conséquences. Pas la racine.

La racine, elle est politique. Elle est culturelle. Elle est morale.

Politique, parce qu’on ne peut pas laisser s’installer des zones où la loi commune devient secondaire.

Culturelle, parce qu’une société qui n’assume plus ce qu’elle est finit toujours par se dissoudre.

Morale, enfin, parce que comprendre n’a jamais voulu dire excuser.

Le véritable enjeu, aujourd’hui, n’est pas de commémorer sans fin. C’est de choisir. Choisir si l’on veut encore faire société. Choisir si l’on accepte ou non que des fragments entiers du territoire vivent selon d’autres règles. Choisir, en somme, entre la clarté et le confort du flou.

Car le flou a un prix. Et ce prix, Bruxelles l’a payé en 2016.

Molenbeek ne doit pas rester un symbole de renoncement. Elle peut devenir celui d’un réveil. Mais un réveil suppose du courage : celui de nommer, celui d’agir, celui de tenir une ligne. Dix ans après, la mémoire des victimes nous oblige. Non pas à répéter les mêmes mots, mais à refuser les mêmes erreurs.

Or, après avoir passé plusieurs semaines sur place, en décembre 2025 et janvier 2026, dans le cadre d’une enquête consacrée à cette commune et qui fera l’objet d’un prochain essai, je ne peux que constater une réalité plus inquiétante encore. Non seulement l’État belge n’a pas su redresser durablement la situation, mais celle-ci s’est, à bien des égards, aggravée. Ce que l’on perçoit désormais, c’est le risque d’un basculement ― celui d’un territoire qui se referme, qui s’isole, qui tend à devenir une enclave au sein même du royaume.

France. Quand l’union devient abdication

Il faut cesser de se raconter des histoires. Ce qui se joue aujourd’hui à gauche, à l’approche du deuxième tour des municipales, n’est pas une simple divergence de stratégie. C’est une crise de colonne vertébrale.

D’un côté, il reste des responsables politiques qui refusent de tout sacrifier ― À Paris et à Marseille, le Parti socialiste a opposé un refus clair à l’alignement automatique avec La France insoumise. Ce n’est pas un détail technique, ni une querelle d’appareil, c’est un acte politique. Un refus de se dissoudre, un refus de cautionner, un refus de faire semblant.

Face à cela, ailleurs, le spectacle est accablant.

À Limoges, Toulouse, Nantes, Avignon, Clermont-Ferrand, on a choisi l’inverse : plier, lisser, oublier. Là où il aurait fallu poser des limites, certains ont préféré les effacer. Là où il aurait fallu assumer un désaccord, ils ont organisé l’ambiguïté. Et tout cela au nom d’un mot devenu alibi : « l’union ».

Mais de quelle union parle-t-on, au juste ? D’une coalition bâtie sur des désaccords majeurs, sur des silences gênés, sur des contorsions permanentes ? D’une alliance où l’on tolère l’intolérable pour quelques sièges de plus ?

Il faut avoir le courage de nommer les choses. Quand des dérives sont minimisées, quand des prises de position problématiques — notamment face à l’antisémitisme et à l’islamisme — sont relativisées ou noyées dans le flou, il ne s’agit plus de pragmatisme. Il s’agit de renoncement.

Et ce renoncement n’est pas discret. Il est visible, lisible, presque revendiqué. On explique qu’il faut « rassembler », que les électeurs ne comprendraient pas les divisions, que le contexte impose des compromis. En réalité, on abdique. On abdique sur les principes, on abdique sur la clarté, on abdique sur l’exigence minimale qui devrait fonder toute force politique digne de ce nom.

Le plus inquiétant n’est même pas l’existence de ces alliances. C’est leur banalisation. C’est cette idée insidieuse selon laquelle tout serait négociable, tout serait excusable, pourvu que l’arithmétique électorale y trouve son compte.

Dans ce paysage, les positions prises à Paris et à Marseille apparaissent presque comme des anomalies. Elles ne devraient pas l’être. Elles devraient être la règle. Refuser certaines alliances ne relève pas de la pureté idéologique ; c’est le strict minimum de la cohérence politique.

Car enfin, une question demeure, brutale et incontournable : que vaut une victoire obtenue au prix de l’effacement de tout ce que l’on prétend défendre ?

Une force politique peut perdre une élection et se relever. Elle ne se relève pas lorsqu’elle perd toute crédibilité morale. À force de vouloir gagner à n’importe quel prix, on finit par ne plus rien incarner du tout.

C’est exactement le risque qui se profile aujourd’hui.

Entre ceux qui tiennent encore une ligne — fragile, imparfaite, mais assumée — et ceux qui ont choisi de la gommer, la fracture est désormais nette. Elle ne disparaîtra pas après le scrutin. Elle ne fera que s’approfondir.

Et il faudra bien, tôt ou tard, en tirer les conséquences.

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